ABOLITION DE L'ESCLAVAGE
UN PRÉCURSEUR JUIF-MOGADORIEN

Un livre (1) paru récemment apporte une contribution importante à l'étude du mouvement anti-esclavagiste aux USA, et nous révèle la personnalité d'un personnage juif hors du commun, Moses Elias LEVY (Mogador,1782-Washington,1854)

Gibraltar, avril 1800. Un jeune homme de 18 ans s'apprête à embarquer pour les Amériques. Il est accompagné de sa mère et de sa jeune sœur. Leur père vient de mourir de la peste jaune, léguant aux trois fugitifs le maigre pécule qui leur permettra à peine de couvrir les frais du voyage, et d'envisager un petit investissement dans le Nouveau Monde. Le jeune homme, Moses Elias LEVY ben YULY, a la tête pleine de rêves, mais fait preuve d'une précoce détermination pour aborder sa nouvelle vie. La première décision qu'il prend d'autorité, c'est de supprimer de son patronyme la mention “Yuly” pour se faire appeler Moses LEVY tout court.

Pourtant, c'est une vieille famille honorablement connue dans tout l'Empire Chérifien que ces LEVY ben YULY. Issus d'expulsés d'Espagne, et affirmant être les descendants du grand poète rabbi Yéhouda Ha Lévy, ils se transmettent de génération en génération des traditions qui, pour être invérifiables, n'en dénotent pas moins leur souci de respectabilité. Et tout d'abord cet ajout assez étrange à leur nom, “Yuly”. De nombreux Lévy, au Maroc comme en Occident, ont eu le souci de se différencier de leurs homonymes: ainsi les Lévy-Bencheton, les Lévy-Bensoussan, les Lévy-Bentoubo… Mais eux ont choisi, pour affirmer leur préséance sur les autres Lévy, un parrainage prestigieux. Lorsque le Messie aura reconstruit le Temple, ils seront les premiers appelés parmi leurs pairs à y remplir leurs fonctions de chantres. “Yuly” est un acrostiche tiré du psaume 89,6:
“Ils viendront et ils se prosterneront devant Toi, Seigneur” (yavouou veyshtahavou lefanekha, yy).

Le grand oncle du jeune Moses, Samuel LEVY ben YULY (vers 1670, Rabat vers 1752, Meknès), commerçant prospère, avait été le “naguid”, ou “cheikh” des juifs de la capitale des Alaouites, Meknès, dans les années 1737-1745. Le grand-père de Moses, Judah Lévy ibn Yuly, avait été l'un des douze négociants juifs qu'avait choisis le sultan sidi Mohamed ben Abdallah afin de créer la ville de Mogador (Essaouira) en 1764 (2). Son père, Eliahou LEVY ben YULY (vers 1735-1800), négociant cossu de Mogador, avait occupé des fonctions diplomatiques et politiques auprès du Sultan. Il aurait, semble-t-il, participé à la rédaction du traité de 1778 faisant du Maroc la première puissance étrangère reconnaissant officiellement la nouvelle république des Etats Unis d'Amérique. Mais c'est justement la personnalité assez controversée de ce père qui aurait conduit le jeune Moses à modifier son patronyme. Colérique, profondément imbu de lui-même, Eliahou a eu une vie mouvementée, au gré de ses réussites en affaires et des conjonctures politiques, selon que son commanditaire, le sultan Mohamed IV, était satisfait ou non de lui. Un navire tarde-t-il accoster dans le port de Mogador? Le sultan le fait emprisonner, bastonner, et lui fait raser la barbe!…Un galion rapporte-t-il de gros bénéfices? Eliahou, rentré en grâce, ose se promener à cheval dans les villes et villages de l'Empire, alors qu'il n'était permis aux juifs de cavaler qu'en en rase campagne…Lorsque le sultan Moulay Yazid, anti-juif forcené, succède à son père en 1790, Eliahou est obligé de se “convertir” à l'Islam et réussira à prendre la fuite. Par ailleurs, la vie privée de ce père (trigame!!!) ne semble pas avoir apporté au jeune Moses l'amour qu'il eût pu attendre (3).

A peine arrivé à Saint-Thomas (Indes Occidentales danoises), Moses Lévy utilisera sa connaissance des langues et son esprit aiguisé par les études de la Thora (à Mogador, dès l'âge de 5 ans, il étonnait ses maîtres du “héder” par sa prodigieuse mémoire), pour se lancer dans le commerce du bois, dans celui du tabac et du sucre, dans l'armement de vaisseaux. Il résidera successivement à Puerto Rico, aux Iles de la Vierge, pour finalement se fixer en Floride, récemment achetée à l'Espagne. Il se marie en 1803, (il a 21 ans) avec la fille d'un riche commerçant sépharade des Caraïbes, Hannah ben Danone, qui lui donnera quatre enfants, mais dont il divorcera en 1815.

Alors commence pour Moses Lévy une vie exceptionnelle dominée par deux grandes utopies: le sauvetage du Peuple juif, et l'abolition de l'esclavage.

Avec son background de juif marocain traditionaliste, sa découverte de la philosophie des Lumières, et ses opinions politiques libérales, il serait ce qu'on appellerait aujourd'hui un “homme de gauche”. Il semble avoir lu en français dans le texte les écrits des Philosophes et de larges extraits de l'Encyclopédie de Diderot. Comment a-t-il eu accès à ces livres? Il semblerait que durant sa première enfance (entre 1782 et 1790) il n'a connu que la férule de ses maîtres du “héder” à Mogador. Ce serait donc à Gibraltar, au contact des commerçants, des consuls étrangers, des divers voyageurs de la ville que son apprentissage des langues française, anglaise et espagnole se serait approfondi. Sa langue maternelle était le judéo marocain.

A partir de 1820, sur des terrains qu'il a achetés de ses propres deniers, il crée la colonie agricole “Pilgrimage” près de Micanopy, dans le comté d'Alachua en Floride. Il ambitionne d'y fixer 500 familles juives récemment immigrées, notamment les rescapés des pogroms russes perpétrés par les cosaques de Nicolas 1er. Mais malgré le fait que ces terres faciles à cultiver étaient offertes gratuitement aux juifs immigrants, la colonie agricole ne comptera jamais plus de 53 familles: les esprits n'étaient pas encore mûrs pour cette expérience “pré sioniste”.

Moses Lévy connaissait bien la condition des esclaves, puisqu'il en possédait plusieurs centaines dans ses plantations de sucre de Floride. (N'a-t-on pas assez critiqué Voltaire à la fois marchand de canons et militant anti-militariste?…). Mais ses contemporains s'accordent à reconnaître qu'il se comportait avec eux avec une douceur, une indulgence, en un mot une humanité absolument inusitées. C'est qu'au plus profond de lui-même Moses Lévy mûrissait un grand projet dont il ne pouvait faire part à aucun de ses concitoyens américains; un projet tellement invraisemblable dans ces années 1820 aux U.S.A. qu'on l'eût pris pour un fou s'il l'avait dévoilé. Il devra entreprendre en 1828 un voyage à Londres et prendre contact avec des milieux religieux protestants prosélytes pour leur livrer et faire publier son grand œuvre, un texte intitulé: “Plan for the abolition of slavery. Consistently with the interest of all parties” (Plan pour l'abolition de l'esclavage. Lequel sauvegardera les intérêts de toutes les parties).

Moses Lévy fut reçu à Londres comme une sorte de héros par la secte des Clapham, ces abolitionnistes qui avaient, dès 1807, sous la direction du fameux William Wilberforce, obtenu l'interdiction du commerce des esclaves sur les navires battant pavillon britannique. Il prononça plusieurs conférences (avec son accent juif marocain en anglais!) afin de mobiliser le public anglais contre la traite des esclaves aux U.S.A. Les membres de la secte Clapham avaient sans doute l'arrière-pensée de convertir Moses au christianisme, mais celui-ci leur résista sur ce point.

Comme toutes les grandes utopies du XIXème siècle, certaines propositions de Moses Lévy nous sembleraient aujourd'hui ridicules, d'autres franchement choquantes. Ainsi, en partant du postulat que l'esclavage corrompt et dégrade aussi bien le maître que l'esclave (ceci n'était pas une évidence à l'époque!), il propose de reconsidérer les techniques agricoles, de les moderniser pour les rendre moins dépendantes de la main d'œuvre gratuite. Il préconise ensuite de séparer les parents esclaves de leurs enfants qui vivront en hommes libres, car ces derniers risquent d'avoir été “dégradés” au contact de la mentalité servile. Par ailleurs, il suggère que les prisonniers anglais expédiés aux Amériques se marient avec des esclaves libérés…

Ce texte, publié anonymement et retrouvé pas C.S.Monaco à la British Library, a eu le mérite d'être un précurseur, de poser le tout premier jalon dans la longue avancée vers l'abolition totale de l'esclavage aux USA.

Pour ce qui est du destin personnel de Moses Lévy, ses dernières années furent assombries par son conflit avec son fils, David Lévy-Yulee, devenu le premier sénateur juif de l'histoire des Etats-Unis (Floride, 1845), et un richissime entrepreneur (il créa les Chemins de fer de Floride) (4). Comme si le destin voulait prendre sa revanche, le fils de Moses était un virulent anti-abolitionniste, et participa à la guerre de Sécession du coté des Sudistes. Il adjoignit au nom de Lévy celui de son grand-père Eliahou Lévy ben Yuly, comme pour se placer résolument du coté des forts et des puissants.

Pour qui ferait un jour un voyage en Floride, signalons qu'il y trouvera le comté de LEVY (du nom de Moses) et la ville de YULEE, en hommage à son fils David.

Joël BARON, Israël (5)

Notes:
(1) C.S.MONACO: Moses Levy of Florida, Jewish Utopian and Antebellum Reformer
Louisana State University Press, Baton Rouge,2005,
224 pages, $44,95. ISBN 0-8071-3095-8

(2) Daniel SCHROETER: The Sultan's Jews. Morroco and the Sepharadi World
Stanford University Press, 2002

(3) Sur le personnage d'Eliahou Lévy-Yuly voir:
Périple en pays arabe, (Massa be Arav) par Samuel ROMANELLI, voyageur juif italien qui séjourna au Maroc entre 1788 et 1790, traduit de l'hébreu par Aviva et Paul FENTON.
A paraître aux éditions Maisonneuve et Larose en 2008.

(4) Concernant le sénateur David Lévy-Yulee, on trouvera une abondante documentation, sur l'Internet mais surtout en anglais

(5)
Joël BARON a publié : « Le parapluie et le mendiant, chroniques Israéliennes », éditions de l'Aube, 2005, 174 pages, €16,80, ISBN 2-7526-0122-0