Souviens-toi des jours antiques,
Médites les annales de chaque siècle.
Deutéronome 32-7
Auteur: David Bensoussan
Réflexions de Raphaël (Rapha) Bensoussan à la lecture du livre «L'Âge d'or Séfarade en Espagne»

Voici un petit livre qui décrit avec clarté et cohérence l'histoire de la rencontre culturelle et politique des Juifs, des Maures et des Chrétiens en Espagne médiévale. C'est une histoire pleine de bruit et de fureur mais aussi une histoire où les productions religieuses, littéraires, poétiques, philosophiques et législatives ont atteint des sommets rarement égalés.

Le califat omeyyade de Cordoue est perçu comme le régénérateur des cultures helléniques et latines et en un même temps comme une enveloppe culturelle profondément créatrice et originale. Dans l'histoire juive, la période qui suit le califat de Cordoue est désignée comme un « âge d'or » de la culture juive et l'Espagne chrétienne des lendemains de la Reconquista dominait politiquement et culturellement l'Europe. C'est là un bilan remarquable.

les créations culturelles de l'Espagne médiévale ne sont présentes qu'auprès des populations juives, qui trouvent référence, identification et respect dans ces mêmes créations.

Mais ce qui importe historiquement, est l'impact de ce phénomène, son retentissement dans le temps sur la vie culturelle des « héritiers » de ce passé. Ce qui est important c'est la marque présente de cet héritage dans les goûts et consciences de ceux qui vivent à présent et qui ont été façonnés par ce passé. Or en ce domaine on peut avancer, sans exagérer, que les créations culturelles de l'Espagne médiévale (de la conquête arabe à l'expulsion des Maures) ne sont présentes qu'auprès des populations juives, qui trouvent référence, identification et respect dans ces mêmes créations.

L'histoire du judaïsme « séfarade » n'est pas entachée comme l'islam et la chrétienté espagnoles de persécutions fanatiques, de guerres civiles, de cruautés et de comportements inhumains. D'avoir été une minorité nationale et culturelle au long des siècles, pose le judaïsme comme victime, bien sûr, mais surtout comme une entité délivrée des nécessités du pouvoir et donc une entité aux mains propres. Cela est très clair dans cette histoire terrible et tellement riche de l'Espagne du Moyen Âge. De la présence arabe on se souvient, à côté de la richesse culturelle de la période omeyade, des persécutions et du fanatisme des Almoravides et des Almohades, des guerres de palais byzantines où l'intolérance ne trouvait sa mesure que dans la vanité des enjeux. Du côté chrétien, à côté d'une Reconquista épique, se sont tramés les massacres des juifs de 1391, la remise à l'ordre du jour par les rois très chrétiens de Castille et d'Aragon de la législation discriminatoire des Visigoths, les accusations de crimes rituels, les expulsions d'une brutalité et d'une inhumanité que ne se retrouve qu'en Allemagne nazie et surtout l'introduction de l'Inquisition (nationale), cette monstruosité chrétienne où l'Homme ne pouvait être que fervent de la croix ou hérétique propre à l'autodafé.

tout cet ensemble auquel se désaltèrent les assoiffés, est encore, pour beaucoup l'essentiel du judaïsme d'aujourd'hui.

C'est dans ce contexte que s'est enraciné ce que nous comprenons aujourd'hui comme judaïsme. Les grands compilateurs de la loi juive, le renouvellement de l'exégèse biblique, la structuration de la grammaire hébraïque, la poésie (en hébreu, arabe et castillan), la musique laïque et religieuse, la réflexion sur les problème du divin, sur la signification de l'histoire juive, de l'exil, les écoles talmudiques, les méthodes d'éducation et d'enseignement, les écoles de traduction en hébreu, arabe et latin, les courants mystiques dont cette énorme branche, la kabbale, toute pailletée de couleurs lumineuses et d'ombres qui touchent au noir, tout cet ensemble auquel se désaltèrent les assoiffés, est encore, pour beaucoup l'essentiel du judaïsme d'aujourd'hui. Avec le sionisme et la création de l'Etat d'Israël le "séfardisme" compose les deux pivots essentiels du judaïsme du second millénaire.

Parler de convivialité en Espagne médiévale nécessite beaucoup de prudence et de doigté. Une convivialité telle que nous l'entendons, reconnaît un minimum de légitimité à la différence, à ceux qui n'appartiennent pas au courant majoritaire. Il semblerait plutôt que les courants majoritaires en Espagne étaient férus d'intolérance, en ce sens que le choix d'un mode de vie différent sur une base égalitaire, n'était pas reconnu, de jure et de facto, tant en Espagne islamique qu'en Espagne chrétienne, comme ayant droit de séjour au sein de la majorité et ce, tant au niveau du droit des personnes que dans les domaines économiques, politiques et sociaux. Par contre le vécu séparé des communautés en tant que communautés, avait sa place dans cette Espagne. Ce séparatisme est probablement l'un des facteurs principaux de l'acharnement culturel juif en Espagne.

Certains chercheurs, projetant des idéologies modernes sur cette lointaine période, font des comparaisons stériles entre la martyrologie du judaïsme français et allemand de l'époque des croisades et celle des Juifs espagnols de l'époque des pogromes et des conversions forcées, comparaisons selon lesquelles le judaïsme en Espagne chrétienne aurait plus faiblement résisté dans son refus de perdre son identité. Il est très évident qu'on ne peut comparer ce qui se passe au sein d'une communauté composée de plusieurs centaines de milliers de membres avec des communautés composées de quelques centaines ou milliers de membres. Ce n'est pas par ce genre de statistiques que la force et la portée d'un judaïsme peuvent se mesurer, mais bien plutôt par la capacité de vivre au-delà des siècles, d'assurer un continu juif et surtout un contenu juif à cette continuité.

Le judaïsme espagnol - non limité à celui de Babel - est le terme de référence culturel de ce qui se nomme séfarade de par le monde.

En ce domaine, le judaïsme espagnol est d'une vitalité remarquable en nos jours même. Quand, en Israël, des populations nouvellement émigrées, essentiellement venues des pays de langue arabe, se sont senties rejetées et dépréciées dans leur judaïsme, elles ont choisies avec force et conviction, de se rassembler, pour se défendre, autour du contenu culturel du judaïsme espagnol, tant dans la législation qui prévaut dans les modalités de la vie juive que dans les domaines de la musique, de l'étude, de la philosophie ou de la mystique. Le judaïsme espagnol - non limité à celui de Babel - est le terme de référence culturel de ce qui se nomme « séfarade » de par le monde.

Il serait bien placé de dire ici quelques mots sur l'un des caractères de ce judaïsme, que certains milieux orthodoxes, non ashkénazes, veulent s'approprier et monopoliser comme seuls héritiers légitimes. Ce caractère c'est son ouverture au monde, sa souplesse, sa capacité de composer avec l'hétérogénéité de la vie, son débat interne entre particularisme et universalisme. Ce caractère est peut être l'un des moyens les plus persuasifs pour créer un lien entre le monde de la « halacha » c'est-à-dire le judaïsme traditionnel des préceptes et de la Tora, et le monde moderne. Qui du chêne ou du roseau tient mieux la tempête? Il est relativement simple de voir que ceux qui se choisissent « séfarades » dans le monde d'aujourd'hui, tiennent mieux la route dans un monde moderne dans lequel la Bible est devenue lettre morte.

Cette vitalité « séfarade » est née de cette Espagne conviviale si l'on veut. Peut-être la leçon ou l'aspect le plus important de cette convivialité est, que dans un univers diversifié, la liberté de créer sa différence est un levier d'une puissance remarquable, tellement remarquable que nous, juifs « séfarades » nous nous abreuvons encore aux sources du séfardisme cinq cents ans après les désastres de l'intolérance inquisitoriale.

C'est ce que ce livre, du professeur David Bensoussan, essaie de faire sentir. C'est là un petit texte à la gloire de la compréhension réciproque, de la tolérance, de l'ouverture. Être juif c'est savoir vivre avec l'autre sans être l'autre. Les ancêtres « séfarades » ont su tracer quelques voies que nous choisissons de suivre encore aujourd'hui. Peut-on en faire des autoroutes?

Être juif c'est savoir vivre avec l'autre sans être l'autre.

Notre siècle peut-il créer une présence culturelle juive dont on se rappellera encore dans quelques siècles? En tout cas cela est un devoir « De génération en génération il est du devoir de l'homme de se considérer comme l'un des enfants sortis d'Egypte » pour citer la Haggadah de Pessah, et, en plus cela n'est pas impossible. Les Tanaïm du Second siècle, les Yéshivoth de Babel, les Tosfot de France, l'Âge d'or séfarade, les Yéshivoth de Lituanie, le mouvement hassidique en Pologne, l'épanouissement culturel judéo-allemand au XIXe siècle et la renaissance de la langue hébraïque ne sont que quelques unes des bornes qui jalonnent le contenu et le continu juif le long des siècles, chacun différent, chacun avec son centre d'intérêt, avec sa propre richesse. Il n'est pas impossible que demain un nouveau courant prenne le leadership culturel juif et que celui-ci, comme tous les autres, prendra forme au sein du lieu géométrique de la créativité juive : Le texte biblique.

Raphaël (Rapha) Bensoussan
Jérusalem

Avant-propos
Durant les vacances d'hiver 2005-2006, et en prévision de la tenue du prochain festival Sefarad 2006 (la Quinzaine sépharade de Montréal) dont le thème est la Convivencia, je me proposai de préparer hâtivement un texte qui puisse donner la saveur de ce que fut l'Âge d'or espagnol. Beaucoup ont idéalisé cette époque, d'autres en ont fait un mythe et bien d'autres encore en parlent mais sans pouvoir dépasser un certain sentiment de nostalgie qu'auront véhiculé les exilés d'Espagne au fil des siècles.

Que savons-nous de cette période ? Il existe un très grand nombre de documents, d'archives, d'essais et de compilations scientifiques qui risquent de dérouter le lecteur par l'abondance des informations détaillées. En outre, des écrits poétiques et philosophiques abondent, mais leur compilation s'avérerait être fastidieuse. Des écrits historiques surenchérissent des épopées les exagérant et atteignant l'invraisemblable pour pouvoir mieux mettre en évidence l'héroïsme des camps respectifs. Ces écrits doivent toutefois reposer sur un certain fondement historique. Enfin et en marge des chroniques, des poèmes épiques et des ballades, tout un monde de tradition orale a tendu à embellir les récits du vécu de l'Espagne des trois religions.

Comment donc rendre le vécu de cette période, sans sombrer dans le récit scientifique et exhaustif ou sans en effleurer la superficialité? La méthodologie retenue, celle de courts récits, permet au lecteur de recevoir l'information à petites doses. Pour en agrémenter la lecture, certaines de ces légendes savoureuses qui font le charme des contes anciens sont rapportées. Soulignons que dans certains cas, la ligne de démarcation entre histoire et légende est parfois floue et l'historien lui-même éprouve bien des difficultés à trancher. Aussi ce fascicule n'a pas pour ambition de rétablir la vérité historique. Il vise plutôt à donner un avant-goût de ce que furent les grands moments de la cohabitation dans l'Espagne des trois religions et à amorcer une réflexion sur cette période mythique. Avec comme finalité, le fait d'éveiller chez le lecteur un certain intérêt qui le poussera à vouloir en savoir plus, à mieux connaître le creuset des civilisations dont nous sommes issus et à envisager l'avenir avec plus de clairvoyance.

 

Le livre «L'Âge d'or Séfarade en Espagne» est publié aux Éditions Du Lys