Auteur: David Bensoussan
 Préface de Asher Knafo

Quand les juifs quittèrent définitivement Mogador après y avoir connu pendant trois siècles des hauts et des bas, ce fut comme si, encore une fois, ils partaient en exil. Mais à l'encontre de l'autre exil, le grand exil d'Israël, celui là n'avait rien de mortifiant ou de tragique. Au contraire, c'était un exil où on se plaisait, je dirais même un exil où l'on se vautrait avec délice.

Le Mogadorien se bâtit un petit monde, un îlot de tranquillité qui le distrait des ennuis de la vie courante. Il entoure cet îlot d'une mer bleue lénifiante, c'est la mer de ses souvenirs, et quand il a un moment libre, il se hisse sur le plongeoir (le fameux plongeoir de Taghart - plage de Mogador) pique une tête dans l'océan qui le reçoit à bras ouverts et qui l'aide à se retrouver dans le labyrinthe de ses souvenirs.

Quand nous étions jeunes à Mogador, nous entendions souvent ces propos décrétés avec véhémence: « A' mitlo sheur! » « Tkhél féh sé Dzen ». Le premier se disait quand, par exemple, un mari quittait sa femme pour se prélasser dans les bras d'une autre et refusait obstinément d'écouter les suppliques de ses amis qui lui enjoignaient de regagner son foyer. Le deuxième se disait pour le même genre de cas par ceux qui ne croyaient pas aux sortilèges mais affirmaient avec passion qu'il existait en dessous de nous un autre monde, le monde des Zneun c'est-à-dire des djinns qui n'attendaient que l'occasion de venir la nuit nous pincer (Ça, c'était dans le moindre des cas) ou d'investir notre personne pour agir en notre lieu et place (Ça, c'était nettement plus grave !)

Quel Sheur, quel djinn est entré dans le corps des Mogadoriens pour qu'ils refusent si obstinément de délaisser les chimères de leurs souvenirs mogadoriens et reviennent à la réalité ? Ne serait-ce pas par le fait de quelque élixir que nos mères nous ont mis dans notre soupe en nous enjoignant vivement: « Kel soppa » - mange ta soupe ?

Quel est cet engouement qui saisit un Marcel Krespil, professeur éminent d'université en Amérique et le pousse à paraphraser « Hiroshima mon amour » en donnant à son livre le titre « Mogador mon amour » ? Ou qui entraîne un Ami Bouganim à aller « Entre vents et marées » pour nous faire rencontrer les fous et les mendiants de son enfance en nous contant ses « Récits du mellah » ? Ou qui pousse un Pol-Serge Kakon, chanteur et troubadour, à délaisser sa chère chanson française pour nous faire passer sous « Bab Sba'a » - « La Porte du lion » afin de nous faire connaître les dédales de Mogador à la poursuite de l'impénétrable « Rica la vida ? » et, enfin, qui oblige un Isaac D. Knafo à se confiner dans son Kibbouts pendant vingt ans pour ériger à sa ville natale un « Mémorial de Mogador ?»

David Bensoussan, auteur de cet excellent livre sur Mogador, n'avait que dix ans en la quittant. Trop jeune - dira-t-on - pour avoir des souvenirs de sa ville ou pour le moins, des souvenirs précis. Et, voulez vous que je vous le dise ? En effet, il n'en a pas! Il ne se souvient presque de rien! Mais quand il prend sa plume en main les voilà (les souvenirs) qui rappliquent ! Ils se précipitent, se mettent à la queue derrière sa plume en clamant: Moi aussi ! Moi aussi je suis là!

Et alors, ils apparaissent tous avec une précision hallucinante. Demandez-lui (à Bensoussan) de parler l'arabe de son enfance, il le fera peut-être, mais d'une manière gauche et hésitante, et pourtant quand il écrit un de ses contes (j'ai failli dire « drôlatiques ») en judéo-arabe il retrouve un langage enrichi de dictons et d'expressions mogadoriennes qu'on croyait à tout jamais perdus.

Le Fils de Mogador qui n'est autre que l'auteur, vous prend par la main (des fois à la gorge) pour vous emmener dans une promenade virtuelle mais fascinante à travers ce Mogador qui, cinquante ans après, hante toujours ses ressortissants. Vous voilà dans le Souk Jdid, buvant avidement les paroles des anciens et prenant parti pour telle ou telle position sur l'étymologie d'un mot dont on n'avait plus depuis longtemps souvenir ou bien, subitement devenus enfants, vous écoutez, sagement assis sur les bancs du Talmud Thora, les cours donnés par Rabbi Ms'eud Elkabas ou par Rabbi Yitshaq Haroche. Vous visitez tour à tour le Fort portugais, les remparts de la Scala, la Place Publique, la Attara, vous passez par la rue du Consul Koury et vous vous recueillez avec le souvenir de Rbi Ms'eud Tamsot. Et, si vous êtes fatigués, asseyez-vous gentiment devant l'oncle Meyer qui vous donnera une belle leçon d'histoire ou, si vous n'aimez pas l'histoire, allez donc au chapitre La Ala pour écouter avec ravissement cette belle musique qui prenait ses racines dans l'Andalousie.

David Bensoussan a tout d'abord écrit des dizaines d'ouvrages scientifiques, puis s'est penché attentivement sur le monde biblique pour rédiger un magnifique volume en trois tomes « La Bible prise au berceau », pour enfin trouver le temps de se consacrer à sa véritable passion : la littérature. le résultat là, devant vous.
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Alain revit ce que sa mémoire a pu retenir de Mogador. Des événements et des impressions ressortent tels des affluents qui viennent alimenter aujourd'hui encore la personne qu'Alain est devenue. Ils sont le reflet d'un monde disparu à tout jamais et qui renaît de ses cendres dispersées aux quatre coins du monde.
Le flot des souvenirs fend l'écume des vagues aux puissants grondements qui viennent se fracasser sur les murailles de la ville dans un ressac perpétuel, avant de se retirer en chuintant sur le sable des plages ensoleillées de l'enfance.

Avant-propos de l'auteur

La ville de Mogador (Essaouira) connut autrefois ses heures de gloire sur les plans économique et culturel. Les Juifs, qui formaient quasiment la majorité de la population sont aujourd'hui dispersés de par le monde. Leur destinée est àl'image de celle des Juifs du Maroc qui ont laissé derrière eux un passé qui a eu certes ses moments difficiles mais qui a également connu des moments d'un épanouissement culturel intense.
Alain a quitté la ville à l'âge de dix ans. Il y est retourné le temps d'un week-end à l'âge de dix-sept ans avant de quitter le Maroc. Il n'y est plus retourné depuis. Cette ville qu'il avait connue et qu'il pensait avoir oublié se révèle à lui au fil des rencontres qui font revivre en lui des souvenirs et des impressions qu'il croyait éteints. Jusqu'à quel point est-il possible de pouvoir se rappeler de son environnement d'enfant ? Chacun de ses souvenirs, aussi vague fut-il, se trouve corroboré par un détail anodin, une conversation ou une rencontre avec un ressortissant de la ville et Alain les revit à nouveau pleinement.
L'effort d'Alain de reconstituer le monde de son enfance est celui de nombreux nostalgiques qui évoquent à l'occasion la vie des Juifs anglicisés, les rabbins et les juges rabbiniques inspirant le respect, les orchestres de musique andalouse, la truculence régnant dans le quartier juif du Mellah, les professeurs d'école qui sont entrés dans la légende de leur vivant, les boutiquiers et les artisans, tous héritiers d'une histoire millénaire en terre d'Afrique.
Cet ouvrage vient rendre hommage à tous ceux qui ont connu et aimé la ville. A l'heure où la ville natale ne devient qu'un souvenir de plus en plus vague, il a été jugé utile de reconstituer la ville dans ses moindres recoins. Cette reconstitution est par instants exhaustive et éveillera certainement des souvenirs auprès des seuls ressortissants de la ville. Mais l'ensemble des brèves narrations vise plutôt à esquisser la culture du monde de jadis, l'atmosphère qui régnait dans la ville et d'autre part à faire état de la fierté et de l'optimisme inébranlables de nos ineffables Mogadoriens.
Mes remerciements vont à tous ceux de la vieille génération que j'ai eu le bonheur d'écouter enfant et à tous ceux qui, de près ou de loin, ont partagé avec moi leur amour de la ville et enrichi ainsi ma connaissance. Plus particulièrement, j'aimerai remercier Madame Michèle Caudan, l'arrière-petite fille du légendaire Peppé Ratto et Monsieur Haïm Melca, le petit-fils du non-moins légendaire Rabbi Yossef Melca de la synagogue Attia de m'avoir encouragé à illustrer l'ouvrage et de m'avoir envoyé de très belles illustrations de la ville.
Fasse que les nouvelles générations puissent apprécier le miracle par lequel ni la précarité économique ni la condition de minoritaire et de bouc émissaire en temps de crise n'ont pu venir à bout de la vaillante communauté juive de Mogador qui a su conserver une vie intérieure riche en couleurs et en traditions, une vie si intense qu'elle a pu voguer tous pavillons déployés contre vents et marées.

Le livre «Le Fils de Mogador» est publié aux Éditions Du Lys