Chroniques méditerranéennes par Hubert Joly

 

  • John de Mogador - 1998
  • Essaouira - 1993
  • Mogador - 1987
  • Essaouira l'hiver - 1997
  • Sidi Kaouki - 1997

John de Mogador

            Je croyais les anglo-saxons spécialistes du never more et du spleen. Et voila que j'y verse à mon tour et m'y roule maladivement. Ne suis-je donc venu au Maroc que pour alimenter une incurable mélancolie? Est-ce une question de climat, d'histoire ou de géographie ou bien le ver est-il dans mon fruit? Jamais le vieux sujet de dissertation que le paysage est un état d'âme n'aura été plus vrai qu'à Essaouira.

            Ce soir, je descendais vers la plage pour voir monter la mer. Le soleil était près de se coucher. Les orteils des joueurs de foute avaient marqué le sable mais mes souliers n'imprimaient aucune trace. Etait-ce un présage? Serais-je devenu superstitieux? Dans ce lieu au charme un peu désespérant, je ne suis jamais venu sans me dire: "Sera-ce la dernière fois? Peut-être ne verrai-je plus jamais ces iles, ces fortifications, cette jeunesse bondissante". C'est ici où le temps semble s'être ralenti que je ressens le plus fortement la rapidité de sa course.

Quel paradoxe! La mer, le sable, les étoiles, la jeunesse, tout vous file entre les doigts, entre les yeux.

Quel paradoxe! La mer, le sable, les étoiles, la jeunesse, tout vous file entre les doigts, entre les yeux. Il ne reste que le souvenir que c'est bon, que c'est très beau, que c'était bon, que c'était très beau.

            Alors pour aller dans le pire, je suis allé faire le tour des cimetières. Pas le musulman puisqu'un roumi ne peut pas y entrer. Pauvres chèches, je ne vous ferais pas de mal. Je suis, hélas, bien incapable de vous réveiller. Mais quel abandon, quelle déréliction... Ce ne sont que momuments brisés et conservatoire botanique de mauvaises herbes. Ici, même la mort ne dure pas.

            Dans le cimetière israélite, je suis allé me recueillir sur la tombe d'un vieil ami américain. Le coffrage de ciment se fendille déjà et une fourmillière s'y est incrustée. Les pourtours du nom s'effacent. Et il y a à peine plus d'un an.

            Chez les chrétiens, beaucoup de corps diplomatiques. Les consuls d'Angleterre et d'Allemagne ne faisaient pas de vieux os. A la recherche de la tombe la plus ancienne, j'ai fini par découvrir une dalle le long d'un mur et j'ai lu: "John Gray Mitchell, décédé à Mogador le 2 janvier 1865 à l'âge de 23 ans."

            Pauvre cher John, j'ai tout de suite reconnu en toi mon frère. Etais-tu l'enfant doré d'un de ces consuls oubliés? Le midship d'un voilier d'Amérique, débarqué mourant lors d'une escale? Un fringant sous-lieutenant de l'armée des Indes avant l'ouverture de Suez? Ou bien un garçon plein de rèves courant la route des sables comme René Caillé ou Charles de Foucaud? Mais ton destin s'est arrêté à Mogador et ton nom s'est perdu le long de ce mur: il a fallu que j'écarte les géraniums sauvages pour le recueillir et le sauver encore un peu de temps.. A cent trente-trois ans de distance, ma pitié s'émeut pour toi. N'as-tu pas trouvé un ami pour t'aider face aux angoisses de la mort? Je ne me pardonne pas ne n'avoir pas été à tes côtés. J'aurais passé mon bras sous ton cou pour soulever ta tête; j'aurais humecté tes lèvres et j'aurais fermé tes yeux. Ou bien peut-être - mon Dieu je t'en prie - peut-être je t'aurais sauvé.

Essaouira

            Premier matin du monde, comme chaque jour, sur la baie d'Essaouira. Petits rouleaux fatigués qui se brisent au loin sur le sable. Troupeau de goélands qui piaillent sur la grève se disputant on ne sait quoi.

            Je goûte ces derniers instants dans l'état d'esprit de celui qui ne reviendra peut-être jamais. Cette impression de  « jamais plus », vraie ou fausse, empoisonne et transfigure tout à la fois. Elle oblige à graver dans la tête chaque détail du paysage pour en conserver ce qui peut être sauvé. Comme on effleure une dernère fois la peau soyeuse de l'aimée dans l'espoir d'en garder l'empreinte au bout des doigts, je tente d'imprégner en moi les ondulations des collines qui ferment la baie et j'essaie d'embrasser du regard tout le paysage jusqu'aux fortifications de Mogador.

            Combien de fois ai-je murmuré ce nom lorsqu'adolescent j'énumérais les noms de la géographie : Agadir, Mogador, Safi, Mazagan, Casablanca, Rabat... De tous ces noms, Mogador était celui qui me parlait le plus : de pirates et d'or dont il porte l'assonance, de fabuleux voyages, des grandes découvertes...

            Et ce n'était que ça ! Ce petit bout d'ile dans le coin le plus délaissé, le plus abandonné, le plus nostalgique et le plus oublié de la terre, plus loin que le Rivage des Syrtes. Djerba, Gorée, Essaouira, même combat... perdu contre la vie et l'histoire.

Une forteresse qui ne défend plus rien qu'un admirable paysage

Une forteresse qui ne défend plus rien qu'un admirable paysage, une rigueur architecturale qui ne sous-tend plus aucune ambition, une activité qui se dissout dans le café au lait. Tout n'est plus qu'ombres, demi-teintes, formes estompées. Petit port qu'une sardine pourrait boucher, où, sur la plage, les embruns forment un mur de lumière si éclatant qu'il dissout le visage et le buste des joueurs dont on ne voit plus que les jambes courir sur le sable... Sur les quais, des arêtes de bateaux qui finissent de se dessécher. Plus abandonné encore, le cimetière aux herbes folles autour du marabout. Les goélands s'y perchent sur les stèles, figurant les âmes des trépassés de la légende. Par un étrange paradoxe, lorsque l'histoire a oublié un lieu, il n'y reste plus que l'Histoire...

Mogador

            Il y a déjà quatre mois que la silhouette un peu tassée de l'ancien sergent ne passe pas, son cabas à la main, devant le café Michlifène où il avait coutume de s'asseoir.

            Ce matin, c'est à Essaouira que je vais le rejoindre. Son visage bougon s'éclairera-t-il d'un sourire quand il m'accueillera?

            Il est très tôt. Je me presse sur le front de mer pour ne pas être en retard. Je traverse le méchouar puis le marché, sans un regard pour l'élégance des arcades. Le dernier rempart franchi, un vaste espace parsemé de carrioles, d'immondices et de mendiants étale sa misère au soleil. A gauche, des calèches s'alignent le long du cimetière chrétien. Plus loin, sur la droite, un mur blanc s'ouvre dans un grand arc outrepassé.

            Sur le seuil, ébloui, je recule. Jamais lumière plus transparente n'a inondé l'espace. Il n'y a rien que des herbes folles agitées par le vent entre le ciel et les marbres blancs. Le gardien m'indique, là-bas, une masse grise aux arêtes de ciment.

            Le premier Ramadan, Abdou t'a trouvé devant la porte de ta maison, évanoui. Cinq petits jours ont passé. A l'hôpital, tu serrais la main de sa mère entre les tiennes. Tout était fini quand Abdou est revenu du laboratoire.

            Quand tu es rentré de Miami en septembre, tu avais décidé de finir tes jours au Maroc. Savais-tu que le moment était si proche quand tu me disais début décembre: "J'aurai eu une belle vie"?

            Si les cieux sont aussi limides que cette matinée, si les âmes sont aussi légères que ces goélands, si tu as trouvé l'amour éternel, je n'ai pas le droit d'être triste. Demain, je viendrai avec Abdou et Bouchaïb. Tous trois, nous nous donnerons la main pendant que je réciterai avec eux la seule prière qu'ils connaissent, celle de l'Islam.

            Peu importe que tu reposes dans un petit cimetière juif au fin fond de l'Afrique du Nord, que tu n'aies peut-être pas cru à grand chose et que je sois chrétien. Ce sont nos mains liées pour toi qui compteront, pas nos yeux qui retiendront leurs larmes.

            Puis je repartirai, te laissant seul ici. Mais Abdou m'a promis de venir peindre de blanc ta tombe. J'ai tenu à ce que Bouchaïb, qui sait sculpter, grave sur une pierre: Burt Weithorn, 1921-1997. Peut-être écriront-ils aussi, mais je ne sais pas si c'est très convenable en pareil endroit: "Dieu est amour".

            Pourtant quelles mains, mieux que leurs mains innocentes, pourraient le dessiner pour toi?

Essaouira l'hiver

            Dans Essaouira, l'hiver, il y a du Julien Gracq et du Dino Buzzati. La grande pêche a déserté le port pour s'établir à Tantan et ce n'est pas la pêche côtière qui peut animer la ville au-delà du petit port fortifié par les Portugais. Si Barthélémy Diaz, si Vasco de Gama, si Magellan se sont abrités dans le mouillage, s'ils ont ancré leurs caravelles à l'abri de l'îlot, nul ne le sait ici. Seules les pierres muettes se le rappellent peut-être, mais elles ne le diront pas. Ce n'est pas la brume du Rivage des Syrthes qui bouche l'horizon d'Essaouira. Derrière l'inaltérable bleu de la mer,

Elle s'est retirée comme la mer, laissant une grève lisse de souvenirs.

ne se cache aucun ennemi menaçant. Aucune attaque n'est à redouter derrière les murailles roses. Il y a longtemps que l'adversaire est dans la place: le chômage, frère de l'ennui et du désespoir. Pas de travail, pas de projet, pas de ressources, pas d'avenir.

            Le calme si merveilleux d'Essaouira en ce mois de décembre où l'on se baigne et joue sur la plage n'est que l'empreinte en creux de l'Histoire. Elle s'est retirée comme la mer, laissant une grève lisse de souvenirs.

            Deux rangs d'araucarias, une balustrade de béton moulé badigeonnée à la chaux témoignent discrètement d'une présence coloniale estompée. On dirait que les Français sont partis sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller la belle endormie. Les quelques touristes qui s'égarent sur le rempart n'écouleront pas les stocks d'objets en racine de thuya et, sur les présentoirs, les cartes postales continuent de se gondoler à l'humidité et à la poussière.

            Après la scolarité, les jeunes n'ont le choix qu'entre rien et pas grand chose. Pour ceux qui ont une activité, le travail à temps partiel est souvent la règle. Que feront les petits ateliers quand les racines de thuya seront épuisées ou que la mode en sera passée? Comment la compréhension peut-elle s'établir lorsque le repos que viennent savourer les uns est la plaie des autre? Le gouffre de la mer qui nous sépare, la Méditerranée, non ce bel Atlantique, est trop amer pour ceux qui nous voient la sauter dans un sens et ne peuvent la franchir dans l'autre. Peut-être un jour, faute de pouvoir le passer en bateau ou même à la nage, peut-être, si nous ne les avons pas aidés, seront-ils tentés de le passer, comme naguère, sur le fil de leur épée.

Sidi Kaouki

            Sur la plage, de longues lames déferlent, trois par trois, sans se lasser. Le soleil du matin les transperce d'un vert tendre et transparent. Elles viennent attaquer le conglomérat rocheux sur lequel est édifié le marabout de Sidi Kaouki. A vrai dire, le tombeau du saint est enchâssé dans une sorte de "ribat", une batisse compacte sans une ouverture du côté de la terre, d'où les guetteurs scrutaient la mer dans la crainte des incursions portugaises ou autres. Lorsqu'une voile était signalée, ils allumaient des feux pour alerter les populations d'alentour.

            Il y a belle lurette que les voiles portugaises ont disparu. Un ennemi plus sournois et plus tenace s'est révélé. Depuis cinq ou six ans, les vagues ont eu raison de la façade maritime du batiment dont les portes béent sur le vide. Combien de temps leur faudra-t-il pour dévorer la fière silhouette et abolir neuf siècles d'histoire et de légendes?

            A quelques mètres de là, la vie moderne commence à marquer de son empreinte une côte que les hommes n'avaient jamais encore altérée: l'arrière-plage est jonchée de débris plastiques et, plus haut, des maisons sans grâce commencent à s'aligner, blessant l'altière solitude de la forteresse. Combien il est plus doux de s'asseoir à l'ombre d'un grand caroubier, de bavarder doucement en trempant les bouchées de pain dans l'huile d'arganier ou en goutant le miel de fleurs de chardons. Les images virgiliennes ressuscitent à la vue d'un couple de mules tirant l'araire ou de quelques moutons paissant parmi les oliviers...

            Il est des lieux où l'histoire s'étire en baillant puis se retourne et s'endort... On pourrait penser qu'elle continuera à se reposer à Sidi Kaouki.

            Pourtant, l'allongement de la piste de l'aéroport permettra dans deux ans l'atterrissage des gros avions. C'en sera sans doute fini de la quiétude que connaissait ce petit coin de terre et de ce qui faisait le charme de ce marabout. Les gros bataillons de touristes donneront l'assaut au moment où les vagues emporteront le dernier pan de mur de Sidi Kaouki. Avec lui, c'est une partie du Maroc ancien, un Maroc un peu mythique, qui s'engloutira dans l'océan, avec la magie d'un paysage qu'une seule construction avait su magnifier. Certains le déploreront. Nous ne serons plus là pour voir les autres hausser les épaules et les entendre dire: Qu'est-ce que cela peut faire?