UNE JOURNÉE de chien - Pol Serge Kakon

Il avait réservé une chambre dans un hôtel non loin de l’illustre horloge de la ville qui venait de sonner quatre heures. Après avoir rempli la fiche de police, il l’a tendue, avec son passeport, au réceptionniste qui n’a même pas relevé qu’il est né à Mogador. Ensuite, le garçon, qui a porté ses bagages dans la chambre, a pris son pourboire en disant "merci m’sieur". Il est vrai qu’avec ses cheveux presque blancs et ses moustaches on pouvait bien le prendre pour un français, « de souche », s’est– il dit. Puis il a marmonné « de souche ?». Il consultera le dictionnaire.

Près de lui, à la réception de l’hôtel, il y a un jeune homme blond, bouclé, bandané, halé, tatoué, musclé, décontracté. Les jeunes Européens blonds sont toujours décontractés. Celui-là fera pourtant comme tant d’autres avant lui : avec l’âge, les soucis, le tatouage froissé, le lobe de l’oreille épaissi, tout en traînant les pieds, il finira par gommer le chef indien qui l’a habité dans sa jeunesse, et avec le temps, peut-être même deviendra-t-il un peu juif ou un peu arabe dans sa circonspection.

Max lui a demandé :

–  C’est la première fois que vous venez ici ?

–  Non, c’est la troisième ! Je suis véliplanchiste,… Je fais de la planche à voile, et vous ?

–  Non ! Pas encore,… Je…

–  On s’éclate ici, vous allez beaucoup aimer… Le vent, ici, y a pas de problèmes, c’est garanti !

–  Ah ça oui ! Je le sais bien.

La jeune blonde qui accompagnait "Blond-bouclé" s’est empressée d’intervenir :

–  Vous êtes déjà venu ?

–  Je suis né ici, mais j’habite à Paris

–  Nous, nous avons été emballés, les gens sont si gentils, le port les sardines, chez Mourad, on connaît tout le monde ici, et Mickey,… Et Mickey vous connaissez Mickey ? Mickey qui tient la boutique d’antiquités ? Alors lui ! Hein Jean !

Puis se tournant extasiée vers "Blond-bouclé", elle a ajouté : "Alors lui, Mickey, il a tout compris !"

Maxime, Max, a répondu faussement enjoué : "Ah mais oui ! Mickey, bien sûr, ah oui ! Il a tout compris, je l’envie un peu vous savez !".

En fait, il ne connaît de Mickey que Mouse et d’ailleurs il s’en fout complètement, comme de tous les gens qui ont tout compris.

"Je sens que je vais m’éclater ", a marmonné Max en sortant de l’hôtel. Voilà une phrase qu’il n’a jamais eu l’insouciance de prononcer. Chez lui, un infime soupçon d’anxiété a toujours précédé l’appréhension du plaisir. Après ? Oui ! Il s’est surpris plus d’une fois traversé par un frémissement de bonheur et de gratitude.

Des bateaux rentrent au port, d’autres sont à quai et débarquent quelques caisses de poissons. Rien à voir avec les sardiniers de son enfance qui revenaient, dangereusement remplis à ras le bord, une frénésie de goélands au-dessus de leurs mâts.

De l’autre côté du port, sur la plage, le vent a soulevé le sable pour le faire serpenter sur les crêtes des dunes. Il croit voir le temps s’enfuir.

En passant devant les stands des vendeurs de sardines grillées, un type l’a interpellé "Hé ! Moustaches ! sardines grillées, « socculentes ! »

Sur la place, une fois encore " : Hé Moustaches !". Deux p’tits gars se sont relayés, en français puis en anglais, pour lui proposer du shit.

Ils l’ont mis de mauvaise humeur avec leurs "Moustaches". Alors il s’est dirigé vers la plage et s’est accoudé à un muret pour contempler la mer. Devant lui, un type parle tout seul, en conversation avec un invisible. A croire qu’il dissimule un téléphone portable. Le type s’énerve, il formule des reproches, profère des menaces. " Le vent lui a probablement tapé sur le système, pense Max, ça ne va pas s’arranger". Mais non ! Le type sourit tout à coup et même pouffe de rire, des choses ont l’air de s’être arrangées qui ne s’arrangeront probablement jamais.

Il  traverse le mellah en ruine avant d’arriver à la médina, appréhendant le moment d’entrer dans la ruelle sombre et humide où il est né, où il a grandi.

Des enfants jouent devant la maison de son enfance. Une fillette en sort et il aperçoit le patio par la porte entr’ouverte. Rien n’a changé, des familles musulmanes pauvres ont remplacé les juifs pauvres qui habitaient là. Un peu plus loin, le four où l’on portait le pain à cuire, toujours là, entre deux venelles peuplées d’ombres et de fantômes. Rien n’est vraiment pareil et tout est comme avant. Les murs de la ruelle, gorgés d’humidité, pleurent toujours, il s’essuie la main sur son jean. Une femme est sortie du four avec ses pains sur un plateau recouvert d’une pièce de tissu. L’odeur du pain lui  donne faim, il se demande où il ira dîner un peu plus tard.

Il  pense à Leïla qui habitait la même ruelle. Ils s’adressaient des poèmes. Le Français, c’est vraiment une langue magique, conçue pour l’amour. Son prof à lui, c’était Monsieur Germain Leduc dont la femme, Odile, enseignait le Français dans la classe de Leïla. Des liens s’étaient noués entre eux et leurs profs. Il montrait à Germain le poème qu’il avait écrit, tenait compte de ses remarques et le corrigeait avant de le remettre discrètement à Leïla qui faisait de même avec Odile.

Leïla est devenue une femme d’affaires prospère, maîtresse d’un ministre.

Il avait quinze ans quand les Leduc sont partis. Ils habitaient une petite maison avec un jardinet derrière la poste. Ils avaient un jeune chien, Filou, un bâtard, noir, espiègle, que Max promenait ou faisait courir à la plage pour mériter l’attention d’Odile qui le troublait éperdument. En s’appliquant à écrire des poèmes pour Leïla c’était beaucoup à Odile qu’il pensait. Il savait qu’elle les lisait, Leïla lui avait rapporté qu’elle s’était exclamée : "C’est très beau, tu as de la chance, il est vraiment doué ton Max, je vais être jalouse !"

Quand Leïla était partie avec sa famille à Marrakech, Odile l’avait consolé : "C’est peut-être mieux ainsi, toi israélite et elle musulmane, ça ne pouvait que vous compliquer la vie qui l’est déjà bien assez comme ça !" Il avait haussé les épaules, elle avait ajouté : "On n’en meurt pas, tu verras, tu en trouveras une autre, beau comme tu es !" Il avait pensé : "Si seulement je pouvais te trouver toi !". Pour le consoler, elle avait d’abord passé son bras autour de ses épaules avant de le serrer tout contre elle.

Les jours suivants, il avait été jusqu’à imaginer la mort de Germain Leduc dans un accident de chasse au sanglier, comme cela avait été le cas pour Monsieur Pasquier. Il s’était vu s’occupant d’Odile, comme l’avait fait Monsieur Giraud avec la veuve de Pasquier. Il entendait Odile le supplier : "Max, reste avec moi, ne me laisse pas seule !", ou lui dire, comme à Leduc : "Tu ne m’as même pas embrassée aujourd’hui !"

Un matin, dans la cuisine, Odile lui avait annoncé : "Germain a obtenu un poste en France, nous devons partir, nous allons être obligés de te quitter et de nous séparer de Filou. J’ai pensé que tu pourrais le garder". Il avait cloué des yeux brillants dans ceux d’Odile avant de répondre : "Je garderai Filou !" Elle l’avait entouré de ses bras en chuchotant : "Et moi ? Tu ne voudrais pas me garder ?". Il n’a pas eu le temps de répondre : la bouche d’Odile a bâillonné la sienne, ses bras l’ont emprisonné. Ensuite, elle a déboutonné sa braguette d’une main, et relevé sa jupe de l’autre. Filou, qui était à leurs pieds, a poussé des petits gémissements d’envie avant de bouder sous la table. La cuisine se mit à dériver lentement dans une brume cotonneuse quand Odile haletante s’était mise à proférer des mots qui semblaient issus d’une souffrance : "Oui ! Folle ! Dieu ! Encore !". Pensant qu’elle s’évanouissait peut-être, il avait esquissé un mouvement de retrait. Mais Odile le retint avec autorité tout en lui labourant le cou de baisers de plus en plus reconnaissants. Alors, réalisant enfin que tout cela formait un tout de tendresse et de violence, il se mit en devoir d’en être l’auteur jusqu’à la plus sublime des vanités.

Le jour de leur départ, un collègue était venu avec sa Peugeot pour les conduire à Casablanca. Il avait bien fallu se dire adieu, elle a dit : "Nous reviendrons peut-être, on ne sait jamais et peut-être viendras-tu un jour en France, je t’écrirai !" Il était resté au bord de la route, retenant Filou avec une ficelle, jusqu’à voir la Peugeot disparaître au loin, entre les collines couvertes de mimosas.

Max avait essayé de partager en vain l’insouciance du chien. Mais vers le milieu de l’après-midi, c’était un dimanche, il avait bien senti que Filou aussi était triste. Alors, il l’avait emmené devant la maison des Leduc, l’avait soulevé pardessus la clôture pour le déposer dans le jardin. Le chien avait trouvé normal de rester là. Le soir, Max était revenu avec un pot rempli de soupe et de bouts de pain. Ainsi, plusieurs jours de suite, il avait enjambé la clôture pour lui apporter à manger. Il s’asseyait sur une marche devant la porte de la cuisine, le chien le regardait d’un air de dire : "Je sais" et lui revoyait Odile en maillot à la plage, ses cuisses blanches, ses taches de rousseurs…

Quelques jours après le départ des Leduc, leurs remplaçants sont arrivés : lui, un grincheux, cigarette au coin des lèvres, qui toussait en s’étouffant jusqu’à vous oppresser. Elle, une grande sèche, sans sourire, sans illusions. Elle avait dit :

–  Il n’est pas très propre ce chien, il est à qui ?

–  À la maison, à Monsieur Leduc, il l’a laissé pour vous. Ils m’ont demandé de venir le promener !

–  Je ne savais pas qu’on devait en hériter ! Mais puisqu’il est là, il gardera le jardin !

Son mari avait approuvé, d’un grognement aussitôt suivi d’une quinte de toux. Le lendemain, Max est passé derrière la maison, Filou s’est mis à bondir de joie. Alors elle est sortie précipitamment pour lui dire : "Ne l’excite donc pas comme ça ! Il va se faire mal avec la clôture !"

Un matin, dans la médina, il avait rencontré la Grande Sèche tenant Filou en laisse.  Quand il s’était approché, le chien avait bondi vers lui en s’arrachant à elle qui avait trébuché sur une écorce de pastèque.  Elle s’était redressée de justesse avec une méchante expression "Qu’est-ce que c’est que ces manières ?" et Max s’était senti devenir stupide en répondant : 

–  Ce n’est pas moi !

–  Il ne faut plus l’embêter ! 

C’est ce jour-là que son père avait choisi pour le poursuivre dans la ruelle, en hurlant : "Ne reviens plus ici, je te maudis !".  Depuis la mort de sa mère, il ne s'était plus entendu avec son père qui s'était remarié avec une jeune femme vulgaire, maquillée comme une pute, qui leur faisait honte, à lui et à ses deux sœurs.  Quant à sa grand-mère, elle avait cessé de prononcer la moindre parole depuis le jour où l'outrageante s'était installée chez eux.

Il avait erré dans les rues, c’était un Quatorze Juillet, la ville était toute française les jours de fêtes, il n’y avait pas école et sur la place devant le jardin public, des forains avaient monté des stands.  Il s’était attardé devant celui d’un magicien qui attirait les badauds avec un jeu de cartes et une corde qu’il faisait couper avant de la reconstituer.  Aussitôt qu'un attroupement se formait, il proposait des "horoscopes", des petits bouts d’avenir dans des petites enveloppes.  Ce type lui avait demandé :

–  Tu parles français ? 

–  Oui !

–  Tu m’as l’air dégourdi, tu veux me donner un coup main ?

–  Je veux bien !

Voilà comment  un petit bout de son avenir à lui s’était profilé. Il est devenu ce jour-là l’assistant du magicien Augusto Jimenez qu’il devait accompagner dans plusieurs villes du pays avant de traverser l’Espagne pour arriver en France.

Deux jours  après, les forains s’étaient mis à "remballer”. Les roulottes se débinaient l'une après l'autre, livrant la place aux conciliabules de trois ou quatre courtiers juifs aux costumes pareillement usés, aux allers-retours de quelques musulmans en djellabas défraîchies, aux aguets, eux aussi, d'un petit signe de la Providence.  La ville avait retrouvé son visage de chaque jour, propre sur elle, pauvre, digne et résignée.

En reculant sa fourgonnette, Augusto avait demandé : "Il y a quelque chose derrière ?"  Il avait répondu : "Rien"  tout en ajoutant pour lui même « rien de rien ».  En grimpant sur le marchepied, il s'était senti des ailes.  C'est seulement à la sortie de la ville qu'il consentit à se retourner.  De loin, on apercevait, sur les terrasses, vêtements, draps et couvertures gonflés par le vent, on aurait dit les voiles rapiécées d'une flottille en haillons emportant dans le ciel les souvenirs effilochés et le passé d’une ville qui se prétendait de légende.  Décidément, ce vent dépouillait la ville, la dépeuplait.  Depuis quelque temps, les gens la quittaient, par familles entières.

En traversant un souk et tandis qu'Augusto s'évertuait à fendre la foule avec calme, Max s'était souvenu de la tombe de sa mère, perdue dans l'immense cimetière, puis il avait pensé à sa grand-mère, à ses trois sœurs qui préparaient en secret, à l'insu de son père, leur départ en Israël.

Des années plus tard, il se souvient  de tout cela dans les rues de Mogador.  L’horloge vient de sonner huit coups lents et lourds.  En passant sous des arcades près de la halle aux grains, il sent une présence derrière lui, en se retournant : personne !  Il poursuit son chemin, mais le pressentiment d'être suivi, épié, le trouble de plus en plus.  En  se retournant à nouveau, brusquement, il est saisi : un chien noir, le sosie de Filou, âgé tout au plus d’un an ou deux, l’a pris en filature.  Il s’arrête comme pour des présentations, le chien s’arrête aussi net, à distance, tout en l’observant, le regard en coin, la queue frétillante mais prêt à détaler. Probablement un chien de rue, formé à l’adversité du quotidien.  Max a haussé les épaules et lui adresse un sourire en guise d'au revoir avant de repartir.  Le chien le fixe d'un air de reproche, hésite une seconde et tous comptes faits  choisi de lui emboîter le pas.  Tout en faisant semblant de l'ignorer, Max décide de revoir le marché, si animé en fin de journée.  Pourquoi en fin de journée ?  La réponse lui vient  à l’esprit tandis qu'il franchit la Porte du Lion : c’est parce que c’est seulement en fin de journée que les gens, ici, savent s’ils ont gagné de quoi acheter à manger.

La rue du marché grouille d’hommes et de femmes, de gamins, de mendiants.  On lui a bien dit qu’il n’y avait plus qu’un seul juif dans la ville : un marin pêcheur. Il observe quand même.

Il a entendu dire qu’à l'initiative de quelques uns venus de Paris, Mogador, autrefois florissante, promet de renaître de ses sables.  Pourquoi faire si  les juifs ne sont plus là ?  Pour empêcher les dunes de recouvrir le cimetière ?  Pour la fidélité au souvenir de leurs ancêtres, l'acharnement contre l'oubli ? Pourquoi pas ?

La ville semble reprendre des couleurs, des couples de touristes déambulent dans les ruelles, s’extasient devant les vagues qui se fracassent sur les remparts ou sirotent le thé dans la boutique de Mickey qui a tout compris . C'est déjà ça !

Il sent parfaitement que le chien le suit tout près à présent et cela le rassure . Mais soudain il décroche. Max ne peut que l'entrevoir, une seconde, contournant un couple d'aveugles pour s'embusquer sous une charrette arrêtée devant une porte cochère.  Il se penché pour vérifier, le chien n'est plus là. 

Entre les étals des marchands de légumes, à même le trottoir, deux grandes corbeilles en roseau, débordant de bouquets de menthe et de coriandre que le vendeur aspergea d'une brume d’eau fraîche.  Il a envie de lui dire : " Quelques gouttelettes dans mon gosier, s'il te plaît !" 

Parmi les boutiques de fruits secs ou d'épices, celle du marchand d’olives : des monticules d’olives vertes, noires, violettes, les unes piquantes, les autres concassées.  Il en mangeait une poignée avec du pain au retour de l’école, avec un petit verre de thé que lui tendait sa grand-mère, c'était presque ça le repas du soir.

Une gamine de six ou sept ans, muette, vient de se  faufiler entre les passants pour tendre sa main au marchand qui lui  donne une olive.  Elle secoue la main avec insistance, le marchand a cède lui donne une olive de plus, elle apprécie d’un signe très digne de la tête avant de se sauver.  Le marchand se tourne alors vers Max : "Olives, Monsieur ?". "Je veux bien , des noires, au sel". Son petit paquet d’olives à la main il continue sa promenade en dévisageant les passants.

Une jeune femme aux grands yeux noirs, dans une élégante djellaba vert pâle, le visage caché d’un voile si léger qu’on devine ses lèvres d’une belle sensualité, lui lance un regard plein de promesses. Il fait  comme s’il n’a  pas compris, se reproche sa couardise, se raidit dans d’une orgueilleuse et sourde solitude pour se demander "Qu'est-ce qu'il me veut ce chien? Lui ou son double !"  Son double n'est pas le mot approprié, mais il s'en contente puisque "réincarnation" se dérobe à sa langue.  "Qu'est-ce qu'il lui prend  de farfouiller dans mes souvenirs ?"

Une beauté de jeune fille qui arrive en sens inverse le dévisage avec une curiosité insistante mais sans malice.  Elle a la bouche de Leïla, …  Leurs baisers ne faisaient qu'une bouchée de leurs corps fondus de désir derrière une porte.  Ses cheveux sentaient une épice entêtante, grisante, peut-être est-elle en train de se souvenir de lui, en cet instant même, dans son bureau directorial.  Elle a certainement pris de l'embonpoint, pulpeuse comme elle l'était.  Ils arrivaient toujours à trouver un coin sombre ou un recoin de terrasse pour s'aimer entre « ses cuisses ».  Pour bizarre que lui semble cette expression, il renonce à en chercher une autre en se disant : "Oui, c'était un peu ça, ses cuisses, nous n'avions qu'elles pour le sublime". 

Tout à coup il aperçoit le chien.  Là, il vient de se glisser entre deux matrones, vêtues de mêmes djellabas bleu indigo.  S'immobilisant quelques pas plus loin, Max laisse le chien se rapprocher pour lui susurrer: "Qu’est-ce que tu veux ?  Tu n'es pas celui que tu crois, mon pauvre vieux ! Pour tout te dire,  moi non plus. Le ton presque cordial incite le chien à faire deux petits pas vers lui.  Mais, il se ravise, s'arrêt et s'asseoit  en le fixant d'un air perplexe.  Ses yeux ressemblent étrangement à ceux de Filou.  Un regard qui vous fait sentir qu'il vous devine. 

Max se résout à poursuivre sa marche. Il se dit que le temps est très vite passé depuis le jour où il a quitté Augusto, en arrivant en Espagne, avec pour tout bagage des petits bouts d’avenir. 

   A Paris, il avait tout de suite  trouvé du travail, une chambre, des amis, des filles.  Tout s’était passé si vite… Dans un moment de distraction, il avait épousé Jeanne, parce qu’elle ressemblait à Odile.  Elle terminait des études pour devenir orthophoniste, lui venait de prendre la direction de « Shirley », une marque de pulls pour femmes.

Pour simuler le plaisir qui se dérobait à elle, Jeanne s’était mise à reproduire  avec un don de soi infiniment touchant, une série de petits sons, toujours les mêmes, qu'il ne pouvait plus supporter.  Avec la même abnégation, elle lui préparait sa valise, chaque vendredi ou presque pour de longs week-ends consacrés aux séances "photos" des mannequins de "Shirley", à Deauville, Cannes ou Djerba.  Peu à peu ils étaient devenus amis. Elle s'est acheté deux Yorkshires qu'elle coiffait de minuscules rubans de couleurs différentes.  Lui n'avait envie de rien. C'est ce qu'il avait dit.

Leur divorce, apaisé comme un temple à une heure creuse, tacitement accompagné par la «réserve  » de leurs amis communs, n'avait même pas éveillé l'attention de la concierge du boulevard Lannes qui continuait d'appeler Jeanne, Madame Max.

La voix du Muezzin appelant à la prière du soir a rompu le fil de son souvenir quand il se rend compte de la présence du chien en train de gambader à ses côtés.  Pris d’un mélange de compassion et de retenue, il s'en veut de lui avoir parlé. Tout en pressant le pas, il  pense à Odile :  Elle lui avait écrit comme promis dès son arrivée en France, dans le Finistère.  Ce mot avec "fini" lui avait inspiré un mauvais pressentiment.  Cependant il s'était appliqué pour répondre à sa lettre, d'homme à femme, non pas comme un gamin à sa maîtresse d'école.  Il lui avait fallu recopier et bricoler des phrases d'un livre avant de parvenir à formuler qu'il pensait à elle autant qu'elle prétendait penser à lui.

La deuxième lettre, toute de mots de ce français qui vous grise et vous caresse, l'avait submergé de dépit.  Odile lui annonçait dans une tournure enchantée qu'elle attendait un enfant.  Il relut la lettre avant de la déchirer en morceaux de plus en plus petits.

Soudain, il réalise que le chien le précède de plusieurs mètres et  se tourne vers lui.  Max fléchit les genoux et se penche en se tapant la cuisse avec la main pour l'inviter à s'approcher.  Le chien offusqué par cette familiarité se dirige vers la droite en décrivant un grand cercle pour le contourner, avant de réapparaître loin derrière lui.  Tant mieux, se dit Max en retournant avec impatience à ses pensées.  Plus tard, après la deuxième lettre d'Odile, un doute s'était insinué dans son esprit : les Leduc étaient mariés depuis six ans quand ils étaient arrivés à Mogador.  Pourquoi n'avaient-ils pas eu d'enfants ?  Pourquoi cet enchantement dans la lettre d'Odile ?  Se serait-elle servie de lui pour avoir l'enfant que Germain ne pouvait pas lui faire ? A sa dernière lettre elle avait joint une photo, celle d’un bonheur, on aurait dit, méthodiquement élaboré, mis en scène : elle, un peu épaissie,  le bébé dans ses bras, Germain près d’elle, un peu en retrait, presque bedonnant,  en tenue de chasse. Elle avait terminé par un « nous pensons à toi » qu’il avait ressenti comme « reste là où tu es ». Une nouvelle adresse au dos de l’enveloppe.  Il ne comptait pas leur rendre visite. Certes il y avait pensé, mais pas question.  Depuis des années,  à chaque fois qu'il entend ou lit le mot Finistère, son cœur se met à battre, comme offensé. 

Il ralentit le pas, se plaçant de côté pour laisser passer une charrette remplie de pastèques. Au fond, il ne déteste pas l'idée de lui avoir fait un enfant…

Le chien apparaît à nouveau, le devance de quelques pas. Mais décrivant aussitôt un demi-cercle, il se place à quatre ou cinq mètres derrière lui. Cet enfant, une fille peut-être, non plutôt un garçon aurait vingt sept ans aujourd'hui, blond peut-être...

Il se décide à prendre une rue très passante qui conduit en dehors de l'enceinte de la ville vers la poste et se met volontairement à zigzaguer dans la foule.  Sans s'arrêter il se retourne discrètement ; mais tout aussi furtif, le chien se faufile entre les passants.  Il presse le pas, en se disant que c'est peut-être l'heure de manger, qu'il ferait mieux de s'attabler dans un restaurant.  Le chien se rapproche en trottinant maintenant, si près de lui qu'on aurait dit son ombre.  Max s'arrête brusquement pour le laisser le dépasser et s'engouffre dans cette ruelle, une sorte de goulot, débouchant sur la longue rue mince comme un fil qui s'insinue entre la ville et ses remparts.  Le chien, hésite à s'engager, s'asseoit à l'entrée de la ruelle déserte avec une expression de découragement, prêt à renoncer.  Max sourit puis subitement, pris d'une envie enfantine, il se met à courir tout en invitant le chien à courir derrière lui.  Le chien, étonné, se redresse, le considère d’un air perplexe avant de consentir à trottiner sans hâte, tout en se maintenant à une distance d'une vingtaine de mètres.  Brusquement, changeant d'avis, il s'arrête et se pose sur son séant.  Max porte sa main à la poche de sa veste, la ressort et figure avec ses doigts une bouchée qu'il fait mine de lui jeter.  Le chien détourne légèrement la tête d'un air incrédule.  Quand Max, tout en s'avançant très lentement, s'applique à lui parler d'une voix rassurante, le chien se met à reculer de côté d'un air méfiant avant de tourner le dos pour s'éloigner, décidé à mettre fin à ce qui est devenu un malentendu. 

Max presse le pas, le chien se sentant poursuivi, accélère le sien, les oreilles rabattues.  Tout à coup, Max se met à courir furieusement derrière lui comme pour le corriger.  Alors le chien détale, plus rapide qu'un lièvre débusqué et, bifurquant subitement, il s'engouffre dans le goulot qui rejoint la médina et se perd pour toujours.

Max s'est arrêté aussi net et tout en étirant sa veste pour la replacer sur ses épaules, il a pivoté sur lui-même pour s'engager à nouveau dans la longue rue étroite en marmonnant : "Quel con !"

Vers le port, sur une placette, il aperçoit un restaurant, s'y dirige,  franchit la porte machinalement.

La petite salle, vide, éclairée d'une lumière jaune presque orangée, lui procure un sentiment de détente.  Près du comptoir, assis sur un tabouret, un vieux monsieur au visage tavelé  l’accueille avec un vrai sourire :

–  Asseyez-vous, cher Monsieur, mon gamin est à la cuisine, il viendra s'occuper de vous tout de suite !

Presque pas d’accent, le monsieur, peut-être un militaire à la retraite, il a dit « mon gamin ».

Max se décida pour le plat ajouté au stylo sur la carte imprimée : tajine de dorade.

-  Et une salade de tomates à l’ail, j’aimerais y ajouter quelques olives achetées en passant …ça me rappelle mon enfance.

Après quelques gorgées de vin, se tournant vers le vieux monsieur, il s'enhardit : "Je suis d’ici, je suis né ici, dans la rue du boulanger Abid, mon père était courtier en céréales, Chriqui … Le vieux monsieur a hésité quelques secondes :

–  Le nom me dit quelque chose, le camionneur, c’était de votre famille?

–  Mon oncle…C'est tout à fait ça. J'ai bien fait d'entrer chez vous.

–  Alors tu es parti très jeune…en France ?

–  En France.

Le sentiment d’exister pour quelqu'un le met de bonne humeur, il s’applique à savourer les olives avec de grandes bouchées de pain trempées dans la salade de tomates à l’ail .

Les paupières plissées d'un air de malice, le vieux monsieur s’est lancé dans un discours sur le bon vieux temps, l'entente entre les juifs et les musulmans de Mogador avant de dire :

–  C'est une bonne chose que de vous voir revenir …Mais… je crois que je peux vous tutoyer, je pourrai être votre grand-père, au moins !  Tes enfants devraient faire pareil, ton fils ou ta fille, tu as des enfants, je suppose ?

–  Vous avez raison, au fond il devrait, il est un peu d’ici .

Il se reprocha d’avoir dit « il » alors qu’il pouvait s’agir de « elle ».

–  Comme ça au moins, Essaouira ne sera pas livrée à ces seules hordes de touristes à moitié dénudés, des hommes avec des boucles d’oreilles.  Quand j’étais gosse, on fermait chaque soir les portes de la ville dont tous les habitants se connaissaient et les gens s’endormaient en paix.  Maintenant il n’y a plus de portes, entre ou sort qui veut, seuls les chiens savent reconnaître l’étranger.

–  Absolument vrai, ce que vous dites pour les chiens, j’ai fait un grand tour dans la ville, personne ne m'a soupçonné d'être un peu d'ici, même dans notre rue.  Personne, sauf un chien, qui m’a suivi sans relâche.  Le plus drôle ou le plus troublant est que j’ai eu un chien qui lui ressemblait quand j’étais gosse.  Bizarre, vous ne trouvez pas ?

–  Pourquoi bizarre ? Peut-être un de ses descendants…ou la réincarnation de ton chien.  Juste un petit signe des esprits de ta ville.

–  Je les remercie bien sûr, mais pardonnez-moi de vous dire, cher ami, qu'ils n'ont pas été tout à fait clairs, les esprits, parce que ce chien, qui m'a accompagné avec insistance a tout le temps gardé ses distances, … Comment dirai-je ?  On ne s'est pas beaucoup parlé, …

–  Je dois te rappeler, mon garçon, que les chiens ici s'en tiennent à ce qu'ils sont, ils n'ont pas à parler.  Je sais qu’en France vous leur permettez beaucoup de choses.  Ici la plupart sont des chiens de rue. Ils ont l’habitude de suivre les étrangers, les Européens bien sûr, toujours plus enclins que les indigènes à s’apitoyer sur leur sort, à leur jeter des restes de nourritures à leur descente des autocars.  Ils flairent les étrangers et se mettent sous leur protection, c’est une question d’odeur.

–  On a peine à réaliser qu'en allant vivre à l'étranger, on en arrive à perdre jusqu'à son odeur.  En tout cas, les choses se brouillent avec l'éloignement, comme je viens de vous le dire, ce chien m'a pris pour un étranger. Il a hésité longuement  et enfin il a dû conclure   que je ne devais pas l'être tout à fait.

–   En ce qui nous concerne, ici, tu es chez toi !... A mon avis, peut-être faudra-t-il en parler au chien!