Réflexions sur «La Prison Juive» de Jean Daniel

par Raphaël (Rapha) Bensoussan
Mr Jean Daniel,

Après en avoir pris connaissance d'un extrait de votre livre "La Prison Juive" sur le site Internet du "Nouvel Observateur", je l'ai commandé. J'ai été captivé non par son contenu, mais bien plutôt par le ton de l'écrit. J'y ai découvert le ton inquiet et quelque peu en déphasage de celui que l'on retrouve chez les écrivains juifs allemands du début du XXe siècle. Je dois vous avouer que j'en ai été fort surpris car, le peu qu'il m'a été donné de lire de vos éditoriaux au cours de ces vingt dernières années m'avait laissé sur la forte impression d'une écriture vivement engagée et non celle d'une écriture à la portée de lecteurs en mal de compréhension des réalités et des dilemmes de la société actuelle.

Avant d'aller plus avant, permettez-moi de me présenter : Mon nom est Raphaël (Rapha) Bensoussan. Je vis en Israël depuis bientôt 40 ans, après avoir milité dans une des organisations sionistes semi-clandestines au Maroc dans les années 60. J'ai vécu la guerre des Six jours et ai pris également part à la guerre de Yom Kippour. De tout temps, j'ai éprouvé de la compassion à l'égard des populations palestiniennes et ai toujours considéré la politique des implantations comme étant néfaste et à courte vue. En outre, elle porte atteinte à la légalité qui est le soutien nécessaire et indispensable à toute démocratie. J'ai été et demeure actif dans différentes sphères tant politiques que culturelles et sociales.


Identité Juive
La question que vous soulevez dans votre écrit "La Prison Juive" et dans laquelle vous soutenez que les juifs choisissent de vivre emprisonnés, en rejoint une autre, débattue au lendemain de la destruction du Premier Temple, et qui est encore d'actualité de nos jours : "Qu'est-ce qu'un juif?” Vous essayez bien de définir et de donner un contenu à la judaïcité et de tenter de saisir par vos analyses l'être juif. Vous avez émis une série d'hypothèses qui voguent entre le théologique, le religieux, le politique, l'historique, et le culturel. Ces hypothèses se rejoignent toutes dans la problématique consistant à essayer d'appréhender ce qu'est la conscience juive d'un individu juif.

De mon point de vue, la judaïcité repose sur une attitude volontaire de continuité historique, tout comme vous le soulignez avec élégance : "c'est la preuve que l'espèce dure, que le message se transmet, que l'identité s'affirme et se prolonge...". Un juif qui cesse de transmettre sa judaïcité et dont les enfants n'ont que faire de leur judaïsme, rejoint ces branches mortes du peuple qui se sont détachées en grand nombre au cours des siècles, dans les différentes diasporas. Certains réalisent leur humanité en effaçant le juif en eux alors que d'autres réalisent leur humanité en assumant leur être juif. En effet, il a été donné et il est donné à chacun de décider de son appartenance à la collectivité - appartenance imposée à la naissance - ou de la rejeter. Le Deutéronome s'adresse à ceux qui se réclament de l'Alliance en rappelant qu'à tous les niveaux "l'homme n'est pas la mesure de toute chose". Le juif de la Bible choisit Dieu, il n'est pas choisi par Dieu et, pour vous citer : "Tout pour les juifs doit se passer en ce monde", un monde qui témoigne de l'entreprise humaine et de rien d'autre. Dans un commentaire d'un passage de la Bible ou il est mentionné que "Pharaon se tenait sur le Nil" il est dit : "Les païens ont pour support leurs dieux". Dans un autre commentaire se référant au rêve de l'échelle de Jacob, il est stipulé que "les Justes sont, eux, le support de leur Dieu" (Midrash Rabba).

Que signifie donc appartenir à L'Alliance? À cela, l'Histoire ne donne qu'une réponse: Est considéré juif celui qui vit selon les préceptes concrets de la vie juive. C'est par cette particularité que les juifs se sont saisis du monde autour d'eux et qu'ils ont été saisis par lui. Les juifs n'ont eu en commun ni caractères raciaux, ni langage courant, ni traditions culinaires, ni organisation ni même une foi commune (dans le sens courant de la culture chrétienne).

C'est par cette particularité que les juifs se sont saisis du monde autour d'eux et qu'ils ont été saisis par lui.

Dans l'espace et dans le temps, les juifs se sont concrètement distingués par la souscription et par l'assujettissement à un ensemble de préceptes codifiés dans le Talmud et systématisés par des grands noms dont celui de Maimonide. C'est là le sens que l'on retrouve dans votre livre (page 39) : "Paul a décrété qu'il n'y avait pas besoin d'être juif pour être fidèle au message du judaïsme". Ce que Paul a fait a été de sectionner la secte juive chrétienne de l'ensemble du corps juif par une main mise sur la Bible (l'Ancien testament) et par le rejet des commandements bibliques, décrétés divins par les courants juifs en Judée – puis, plus tard, dans les empires perse et macédonien - tout comme la circoncision, le shabbat, les interdits sexuels, les préceptes alimentaires, vestimentaires et autres...

Si le judaïsme est un choix, il ne peut être une "prison", une "limitation d'humanité". Tout au long de l'histoire et depuis la destruction de l'entité nationale de Judée, les juifs ont eu le choix de rejeter leur judéité par la conversion, l'agnosticisme, l'hérésie et bien d'autres…Dieu ne s'impose pas aux juifs. Les juifs s'imposent Dieu. À tout moment de leur histoire, les juifs ont eu le choix entre l'épée et le Livre. Ce qui est impressionnant, c'est qu'ils aient opté pour le Livre.

Il n'y a pas de différence entre un juif qui se veut juif et un français qui se targue d'être français. Tous deux peuvent choisir leur prison ou y renoncer. La seule différence (en laissant pour l'instant Israël de côté) est que le juif est un minoritaire et qu'à ce titre, il se doit de vivre comme tout citoyen d'une polis, avec en outre des particularités qui ne sont pas le propre du citoyen ordinaire. Les rabbins juifs (les pharisiens du Talmud) désignent cet attachement aux règles juives comme le devoir de "se lester du fardeau de la Loi et des préceptes".

À tout moment de leur histoire, les juifs ont eu le choix entre l'épée et le Livre. Ce qui est impressionnant, c'est qu'ils aient opté pour le Livre.

Pour les grands maîtres du judaïsme, la prison que se choisit le juif est surchargée de devoirs et de règles. Au cours de l'histoire, les juifs ont pris Dieu au sérieux. Le fait de rejeter "la Loi et des Devoirs" revient à se retrancher de la continuité juive, intelligemment quand on est Spinoza, vulgairement quand on chausse les bottes de Frank. L'un et l'autre refusent la prison juive, c'est-à-dire l'appartenance à la communauté des élus, et celle-ci les exclut à son tour. Il faut bien entendre, à l'encontre de la facilité imbécile de beaucoup qui se couronnent de rabbinat, que cette élection (des élus) est une auto élection, qu'elle n'est pas un surplus d'humanité et qu'elle ne confère de droits spéciaux ni à la vérité, ni au pouvoir ni à l'illégalité. Le judaïsme a décrété depuis l'époque de la Mishna (et en deçà) que remplir ses devoirs (La Loi et les préceptes) ne peut se faire à titre de rémunération (obtenir un bien ou éviter un mal). Les commandements sont respectés parce que ce sont des "commandements divins" et ce respect n'a de sens que dans l'humilité. On ne les respecte pas pour être autre que le "goy" ou pour être plus que lui. On les respecte parce qu'on en fait volontairement des "commandements divins". Tout mépris, toute arrogance vis-à-vis du "gentil" est en porte-à-faux dans le judaïsme.

Et si vous aimez citer Job, il est bon de se référer au commentaire de Maimonide de ce très beau texte (Le Guide des Egarés -Troisième partie -Chapitre 23): "Ces félicités imaginaires comme la santé, la richesse, les enfants Job les avaient considérés comme but, tant qu'il ne connaissait Dieu que par la tradition et non par la réflexion". Le Juste n'est pas juste pour bénéficier de la santé, de la richesse et d'enfants réussis. Il est juste pour la justice. L'homme juste rend ses comptes à Dieu (et non à la police ou aux tribunaux seulement) parce que c'est Dieu. Non par suite des données conjoncturelles de son existence. Rendre ses comptes, c'est appartenir à un monde de culture et non à un monde "de nature" : C'est vivre selon des règles morales. Or, cette morale est universelle et ne peut être l'apanage d'un peuple ou d'un groupement quelconque. L'originalité et la nouveauté de l'idée monothéiste est de présenter l'exigence morale comme une exigence divine et par-là même, dissocier la conduite morale de sa relativité et de sa contingence humaines.

La prison juive c'est la prison de Dieu, elle n'a donc pas de limites. Seule une vision délabrée du judaïsme rabotée par l'antisémitisme ou fêlée par le nationalisme transforme la prison de Dieu en prison humaine, si telle est votre conception de l'existence juive.

Pour moi, qui ne suis qu'un pâle écho de la voix juive (une des voix juives), il m'apparaît que ce que vous écrivez dans votre chapitre "Le Témoin" met en valeur le refus, la négation, la dissidence vis-à-vis d'attitudes juives qui ne sont pas le courant de fond de l'essence même de l'entité juive historique. Les affirmations que vous faîtes : " Sartre libère de l'enfermement dans une prison dont les barreaux sont constitués par le décret d'une fatalité d'héritage" ; "on ne peut pas ne pas être juif" ; "les juifs ne voient pas d'univers hors de leur prison" ; "les juifs disent qu'ils ne sont pas des hommes comme les autres"; "je n'arrive pas à croire que le juif soit l'unique témoin de l'humanité", "le seul instrument de la divinité", " Je me laisse persuadé que le rôle du peuple juif est à la fois prédestiné et privilégié", vous laissez entendre que la judaïté implique une spécificité existentielle du juif conscient de sa judaïcité et de son altérité nous ramènent au Job d'avant la révélation, celui des "félicités imaginaires" dont parle Maimonide

Élection et Antisémitisme
Comme je l'ai rappelé plus haut, l'élection d'Israël est une auto élection. Dans le Talmud, un des docteurs affirme que c'est Israël qui choisit Dieu et non Israël qui est choisi de Dieu. Dans le même ordre d'idées, Maimonide sous-tend (dans sa conception de la Providence) que le choix de Dieu par Israël confirme le choix d'Israël par Dieu. Cette notion se retrouve tout au long du Deutéronome ou tout est promis et assuré à Israël sous condition. Il n'y a pas d'élection ante et si certains ont voulu la fonder sur "la promesse faite aux Patriarches" il y a lieu de leur citer Rabbi Shmuel : "Le crédit de nos ancêtres est arrivé à échéance aux temps de Hazaël", soit il y a plus de 2500 ans.

L'élection se conquiert. Elle n'est pas un état à subir et est bien loin d'être un présent arbitraire. La Bible nous relate incessamment l'échec d'Israël à respecter l'Alliance. Israël trébuche sans cesse et se livre à l'enivrement païen. On ne choisit pas d'être Premier ministre pour se consacrer sans gêne à la corruption, la malhonnêteté et la prévarication. Les Hébreux n'ont pu être à la hauteur de Moïse sous les royaumes d'Israël et de Judée à l'époque du Premier Temple. Ce n'est qu'après l'Exil que la notion "d'amour d'Israël" a pris corps dans le monde juif, notion qui sous-entend une indulgence face aux dérapages incessants des Enfants d'Israël. C'est une expression inconnue de la Bible et ce n'est que comparativement aux idéaux non monothéistes que les docteurs de la Loi ont tenté d'adoucir les terreurs bibliques.

Par-là aussi, on peut saisir le silence du Talmud face à l'immense succès du christianisme. Le discours chrétien n'est pas pertinent pour les docteurs de la Loi. Il ne concerne pas l'effort auquel l'individu se doit de s'astreindre, l'effort de répondre aux difficiles exigences de Yahvé. A l'inverse c'est Dieu qui est venu aux humains, qui a entrepris sa descente auprès des hommes et qui les sauve malgré eux. Pour qui lit le texte biblique, ceci constitue une aberration. Ce n'est pas un hasard si dans la chrétienté, le Pentateuque tient si peu de place face aux textes des prophètes (choisis comme annonciateurs de la déchéance d'Israël) ou face aux textes si humains qui décrivent la grandeur et les faiblesses du roi David ou la profonde misère de Job. Le Dieu chrétien a pour rôle d'aider les hommes. Les juifs n'ont pas fait de Yahvé leur béquille. La lecture de la Bible par le Talmud ne retient que la distance qui sépare l'homme du divin. Dieu ne peut être homme, ne peut se faire homme. C'est là un anthropomorphisme vite décrété païen. La chrétienté n'a pas été en reste d'ailleurs. Elle a vite gommé Dieu (le père) pour ne laisser que l'homme (le fils) et par-là entend que le monothéisme juif aspire à la mort de l'homme.

Partie pour annoncer Dieu à l'humanité, la chrétienté traîne derrière elle la condescendance juive et avec elle l'épée protectrice des hommes, celle qui fait rendre leurs comptes aux juifs.

Choix et destin ont marqué les Juifs dans l'Histoire. La judaïcité est un choix que l'antisémitisme a fait dériver en destin.

L'élection (subjective) juive devient avec l'avènement du christianisme insupportable. Les inquisitions sont toutes nées du refus de l'alternative. Celle-ci est toujours une hérésie. C'est le ver qui corrompt le fruit nouveau et qui ne peut que le corrompre. Le choix des juifs en terre chrétienne s'est rétréci à tel point qu'ils n'avaient plus que le choix entre différentes épaisseurs de barreaux pour "leur prison". Pour être homme, c'est-à-dire chrétien, il fallait que le juif se fasse antisémite. Beaucoup n'ont pas résisté à la tentation. Pour les juifs qui, comme Job, demandent des comptes il n'a été donné de réponse que dans le paravent de la poésie des cathédrales ou dans celui des annonciations faites à Marie. Il leur fallait se soumettre et se démettre.

Choix et destin ont marqué les Juifs dans l'Histoire. La judaïcité est un choix que l'antisémitisme a fait dériver en destin.

Cette conjonction d'un choix et d'un destin que certains qualifient de "Mystère d'Israël", est une notion qui sous-entend le décryptage d'une intervention divine dans l'histoire. Si Dieu est présent en permanence (comme axiome) pour les juifs, il n'en est pas moins insaisissable dans ses œuvres. La compréhension est une dimension humaine et toute tentative de déchiffrer "le doigt de Dieu" est non seulement vouée à l'échec, mais est en soi un échec. Le Messianisme d'aujourd'hui parle de demain et le Messianisme de demain parle d'après-demain. Tout Messie ne peut qu'être en route et tout Messie historique ne peut être, dans la tradition juive, qu'un faux Messie. Une autre approche élaborée dans le Talmud et codifiée par Maimonide évacue totalement le Messie de la vie juive et définit les temps messianiques comme les temps prosaïques de la reconquête d'une indépendance nationale.

Par conséquent, le rejet des juifs par le monde des gentils ou la permanence du fait juif ou la conjonction des deux, interprétée comme l'émanation d'une volonté (ou d'un plan) divin, comme l'avancent "ces commentateurs qui sont prêts à voir dans les destructions du Temple, l'Inquisition et les pogroms des excès de la colère de Yahvé" (page 147) frise l'hérésie chez les grands penseurs juifs. Nul ne peut se faire le porte-parole de Dieu. Le seul (et certain) témoignage juif réside en cette volonté d'attester d'une présence divine dans le monde. Et cela est en soi suffisamment lourd.

Mais qu'en est-il alors du mystère d'Israël? La question suppose que l'histoire est interprétable ou, comme il était courant de le penser dans la génération précédente, qu'"il y a "un sens à l'histoire". Des milliers d'hommes étaient prêts à mourir pour "le sens de l'histoire" il n'y a pas longtemps. En reste-t-il un seul aujourd'hui? N'y aurait-il donc pas d'unicité de l'histoire juive? Toynbee déclarait que les juifs étaient des "fossiles historiques" c'est-à-dire des gens bons à être stratifiés dans le calcaire. Selon cette logique, les juifs comme les Ostrogoths auraient dû se perdre dans les méandres de l'histoire, parallèles aux circonvolutions cérébrales de Sir Arnold. Probablement le Sir pensait-il que la culture du joug de "La loi et les Devoirs" était une culture bonne pour des sociétés d'esclaves et incompatible avec la civilisation raffinée des débuts du XXe siècle qui préparait en catimini les raffineries d'Auschwitz…

Mais peut-être le Mystère est-il autre. Comment se fait-il que Rome ait en un même temps perdu son latin et adopté l'italien malgré son imposante littérature? Comment se fait-il que l'arabe ait pu détrôner le grec avec une rapidité vertigineuse dans la Méditerranée hellénique? Ce n'est peut-être pas la présence juive dans l'histoire qui est mystérieuse mais c'est la disparition de civilisations culturelles puissantes qui l'est. Vous direz que le "Mystère d'Israël" n'en est que plus accentué. Même les puissants disparaissent. Pourquoi pas les larves?

On pourrait avancer que les juifs ont été comme des lianes serrées au tronc mosaïque. Elles le protégeaient et s'en nourrissaient en même temps. Essayez de dire aux anglais d'oublier leur Shakespeare aujourd'hui! Oui mais Shakespeare n'a que 400 ans, Moïse en a plus de 3000 et il n'est pas exclu qu'un jour, bien des générations juives pleureront avec Joseph les retrouvailles fraternelles alors qu'Hamlet sera depuis longtemps passé aux oubliettes.

Il ne nous reste plus rien à ajouter si ce n'est que l'histoire juive ne relève pas des méthodes de la recherche historique actuellement en cours. L'histoire est un ensemble de faits constatés, supposés engendrer plus ou moins d'effets. Cette collection de faits a un rapport direct à une entité structurée (le plus souvent un centre de pouvoir, un État). Cette structuration n'existe pas et n'a pas existé au sein du peuple juif. L'histoire actuelle avec ses outils de recherche n'est pas à même de ramener des "effets" à des "causes" lorsque ses sujets sont dispersés dans l'espace (avec de multiples centres de pouvoir) et sans grands rapports politiques entre eux. A notre niveau de compréhension, le "Mystère d'Israël" conserve son aspect de mystère. Cela ne signifie nullement qu'il témoigne d'une réalité insaisissable par une analyse rationnelle et cartésienne.

La pérennité juive est une première question, la seconde est le contenu des misères juives au long de l'histoire. Les massacres d'Hadrien, les haines byzantines, la mauvaise foi de Mahomet, les persécutions de l'église, les razzias des croisés, les bûchers de l'inquisition, les charges des cosaques, les pogromes de sa sainteté le Tsar, l'hystérie anti-dreyfusienne, les meurtres industrialisés des nazis, la "compréhension" des Vichystes, le terrorisme sanguinaire des Palestiniens, toutes ces litanies de l'horreur portent à croire que l'unicité juive ne serait autre que la vilenie des "gentils". D'autres, moins indulgents font des victimes les coupables et c'est chose très à la mode en nos temps de lumières. Dans une perspective historique, la Shoah se différencie des autres persécutions par son ampleur. Mais elle a un autre caractère, elle a été le meurtre institué norme par un Etat. Les pouvoirs (depuis la révolution française) pouvaient toujours renier les actes antisémites et les présenter comme des explosions de rage populaire ou au mieux, des actes d'analphabètes voués à la turpitude générale. L'unicité de la Shoah, son caractère exceptionnel deux générations après le suicide d'Adolphe/Eva, émane de l'infiltration générale, au sein de toutes les couches sociales, de la sauvagerie nazie: l'université, la justice, l'armée, la police, les églises, les artistes, les médias ont tous prêté main forte à Hitler et à ses gangsters. Face à la Shoah, la phrase célèbre de Rabbi Akiva (un des grands pharisiens) "le monde est jugé en bonté", ce qui signifie que dans la balance générale, la vie est un bien et le mal une anomalie ou une déviation, n'a pas cours. La Shoah a renversé les pôles. Le mal était la norme et les hommes de bien l'exception et la déviation. S'il y a eu une chute de l'homme c'est bien en ces années noires et les juifs ont été, plus que les autres, les témoins de la déchéance de l'homme européen. Mais peut-on accorder à la brutalité humaine une signification religieuse? C'est ce qu'on pourrait comprendre en lisant certaines phrases (parfois vôtres) dans votre livre: "ne pas croire Dieu responsable", "la dureté de la pédagogie divine", "La Passion (Shoah) a été ressentie comme un signe de l'élection", "quel en est l'auteur…Dieu ou le Diable", "l'épouvantable Shoah aurait-elle un sens caché et bénéfique?". C'est là une lecture chrétienne de la religiosité. Que fait Dieu dans le monde? Une lecture juive de la religiosité demande "que fais-tu, juif, pour Dieu"? À cette question la Shoah n'a que répondre. La religiosité juive demande à l'homme d'être vivant au présent, de pleurer les innocents abattus et d'avoir pour adage "heureux ceux qui toujours vivent dans la crainte" (Proverbes-25), dans la crainte de la chute.

Israël
Vos analyses sur les paradoxes de l'existence d'Israël au Proche Orient sont excellentes surtout sur les barreaux de "la prison juive" qui prennent une couleur sioniste après les guerres des six jours et du Yom Kippour. Je voudrais simplement mettre un peu plus en lumière l'excellent texte que vous avez écrit: "Un État qui a, répétons-le des raisons d'État, des secrets d'État, une armée, une diplomatie, des frontières à défendre, une pureté ethnique à sauvegarder…". Cela est très fort, mais pourquoi ajouter "et cet Etat est, par définition, dans l'impossibilité d'être fidèle à l'élection". De quelle élection parlons-nous? Faudrait-il charger cet état d'une mission universelle au sens où l'entendait Buber qui prétendait faire d'Israël un Etat témoin ? Vous rappelez souvent que le message d'Israël en exil avait des résonances universelles. Cela est plutôt cocasse parce que l'Israël de la diaspora était jugé "particulier" et réfractaire par tous les penseurs de l'occident nouveau, y compris Spinoza et Kant, et bien d'autres encore. L'exigence de vivre selon des préceptes culinaires, vestimentaires, conjugaux différents des modes courants a toujours été présenté comme l'inverse du message chrétien universel. À vous lire, on a l'impression par moments que seule la prise en charge d'une telle mission peut laver les nouveaux Hébreux du pêché de colonisation ("Il faut que par son comportement Israël fasse oublier qu'il est étranger en terre étrangère").

Je n'ai pour ma part aucun drame de conscience d'avoir voulu et d'avoir réalisé mon immigration en Israël. Je ne me targue pas d'être "une lumière pour les nations" et je n'entends pas présenter ma joue à souffleter pour gagner mon siège parmi les peuples du monde (et il y en a). J'ai grandi au Maroc avec, depuis mon plus jeune âge, une conscience aiguë d'être un étranger, d'être quelqu'un que l'on tolère, moins bien certaines fois que d'autres, d'être un dhimmi, même si mes ancêtres en cette terre, avaient quelques siècles d'avance sur la conquête arabe. Rome avait détruit ma citoyenneté, il m'a été donné de la récupérer quant une occasion s'est présentée. Dans une perspective historique, je ne vois pas quel désastre moral cela implique. Ces mêmes Arabes, aujourd'hui victimes du redressement de mon échine, avaient probablement rendu esclaves quelques fières tribus berbères juives sans beaucoup d'hésitation en son temps et, aux lendemains de l'indépendance, avec la montée des ardents nationalismes arabes, m'accusaient de rendre leur sol impur.

Il n'en va pas de même avec les Palestiniens. Certes, d'autres et moi-même avons contribué à être l'un des facteurs de leur statut de réfugié, mais seulement l'un des facteurs. Les Allemands de la Prusse orientale, dans les mêmes temps que les Palestiniens mais en nombre bien supérieur, ont abandonné terre, traditions, châteaux et paysages pour se fondre sans drame excessif au cœur de l'Allemagne démocratique. Un million de Pieds noirs ont trouvé refuge en France avec pour tout désespoir quelques chansons d'Enrico Macias. Six millions de Maghrébins trouvent en France un sol accueillant qu'ils n'ont en aucune façon l'intention d'abandonner. Dois-je parler des Hispaniques en Amérique aujourd'hui ou des mouvements de population qui ont lieu ou vont avoir lieu sur les territoires de feu l'Union soviétique? Les Palestiniens sont avant tout les victimes du nationalisme arabe, exacerbé et exclusif. En quoi quelques gueux échappés des camps de la mort ou des mellah du Maroc portaient-ils atteinte à la dignité conquise, haut la main, d'un Ben Bella? Non je n'ai pas mauvaise conscience d'avoir reconquis une souveraineté contre Rome, La Mecque et Berlin.

Je regrette très fortement qu'à l'imbécillité nationaliste arabe ait répondu, en Israël, un idiotisme nationaliste local. La politique des implantations menée par un État responsable a pris la tournure d'une politique coloniale (pas exactement) et non l'aspect d'une politique de défense trempée dans les sombres couloirs de Yad Vachem. Je me fais comprendre. La prétention palestinienne à considérer toute l'aventure sioniste comme un projet colonisateur me laisse totalement indifférent. Les frondes des jeunes palestiniens lors de la première Intifada étaient pour moi émouvantes pour dire un mot exagéré. La politique israélienne des implantations, soi disant finement conçue, est devenue une monstruosité pour avoir ouvert le champ à une vision illégale du nouvel État hébreu. La légitimité n'est pas à rechercher dans la Bible, certainement pas dans la conception pseudo civilisatrice d'un apport juif au Proche Orient. Le Proche Orient n'en a que faire. La légitimité n'est que la reconnaissance par la communauté internationale d'une souveraineté. S'être stupidement entêté à spolier un âcre ici et à confisquer un verger là a eu pour conséquence de repousser pour longtemps l'acceptation palestinienne du fait juif en Terre d'Israël, et par-là, de rouvrir un procès en légitimité, aux yeux des Palestiniens.

Je ne puis fermer ce paragraphe sans me référer à ce qui s'est passé ces trois dernières années. Si, avec beaucoup en Israël, j'avais de la sympathie pour le mouvement national palestinien, celle-ci s'est transformée en indifférence prononcée. La politique palestinienne de sang innocent versé, brutalement, sans aucun sens, situe les Palestiniens loin d'une certaine ligne de démarcation qui indique l'appartenance à un monde civilisé. Présenter cette brutalité sanguinaire sur un même plan que les actions et exactions de l'armée israélienne, c'est mal lire ce qu'est cette ligne de démarcation. L'armée israélienne et les gouvernements israéliens n'ont jamais pris de décision de porter la mort aveugle au cœur des populations palestiniennes. Plus que d'avoir porté atteinte à la présence juive en terre d'Israël, cette politique palestinienne déséquilibrée (et, excusez moi, de déséquilibrés) restera comme une tache difficile à ignorer dans le futur. Il a fallu une génération pour que les allemands prennent conscience d'avoir franchi cette ligne, comme collectivité, sous le régime nazi. En sera -t- il de même chez les Palestiniens ? Il y a lieu d'en douter aujourd'hui. Mais les lendemains ne sont jamais les aujourd'hui.

Israël et judéité
Une question que vous ne soulevez pas mais qui, à mon avis, est d'importance concerne les rapports entre Israël et le judaïsme. Je ne parle pas des rapports avec les diasporas juives, chose dont vous avez fort bien traité, mais de l'identité juive qui se développe en Israël. D'emblée, il est évident que le problème posé est perçu différemment par La Gola et par les Israéliens. Malheureusement, et en cela Hanna Arendt (la sioniste) a vu juste, le religieux juif en Israël s'est politisé et les partis religieux essaient de lier l'État à leur char, avec tout ce que cela comporte de démagogie populiste à bon marché. De son côté, l'État achète à bon prix un cachet de judéité, lui évitant ainsi de se mesurer avec ce poids lourd qu'est l'histoire religieuse juive. La tentative de résoudre politiquement la notion d'État Juif est pour l'instant un échec marqué. Les abus de certains partis religieux, voire leur indécence, sont pour beaucoup dans le refus/désaccord des Israéliens à se mesurer à leur identité juive L'alternative, que vous rappelez, d'une redéfinition séculaire de la judaïcité par les immigrants du début du siècle dernier a fait clairement banqueroute et la seule définition "citoyenne" de beaucoup d'Israéliens se résume à dire "nous ne voulons être ni Palestiniens ni Arabes". Cela est bien pauvre et bien triste…

Un autre courant qui essaie de se mesurer avec sa judaïcité, est le courant orthodoxe. Son principe est de continuer en Israël la vie juive comme en exil. Ce courant n'est pas à même de saisir la différence essentielle entre une vie juive minoritaire en Gola et une vie juive majoritaire en Terre d'Israël. Il se comporte d'ailleurs souvent comme une minorité avec des attitudes d'auto défense et ne cesse de se présenter à ses ouailles comme persécuté et sous menace permanente. Le désastre politique de ce judaïsme est d'avoir développé une vie de parasites chez ses membres masculins (supposés se consacrer à l'étude de La Thora). Ne participant pas à la vie économique, cette population érige des ghettos d'une pauvreté patente où la modernité sous toutes ses formes, y compris la scientifique, est rejetée ou perçue comme dangereuse. Des masses de population vivent de la mendicité gouvernementale et créent en silence, avec la complicité sous-entendue de l'État, des circuits économiques semi-illégaux où l'impôt et la sécurité sociale n'ont pas cours. Il est bien évident que cette politique irresponsable accélère les pressions pour une séparation du religieux de l'État. En soi, dans la situation d'aujourd'hui, cela constituerait un apport bénéfique à toutes les structures culturelles ou autres en Israël. Cela pourrait porter atteinte aux partis politiques en cause. Mais cela n'est pas sûr non plus.

Le second courant politique et religieux a pour nom de "courant religieux/national". Depuis la guerre des Six jours, ce courant a dévié manifestement et s'est instauré propagateur de cette étrange idée de faire de la Bible une épée, pour donner libre cours à tous les penchants nationalistes que le concept d'élection, mal compris, encore moins bien assimilé, fait fleurir là où on le sème. Ces "politiques" caracolent sur n'importe quelle monture qui se présente à eux, le messianisme, le racisme, la défense et autres. En un même moment ils se veulent Abraham, Moïse, Josué, David et parfois Jérémie alors qu'ils ont beaucoup plus l'air d'être Achab, Korach ou le prêtre Amatzia.

Tous ces illuminés de messianisme ne savent pas lire "Le livre de la Création". Tout leur espace se restreint au périmètre de leurs phantasmes virtuels. Leur grand succès a été d'atteler tous les gouvernements qui se sont succédés à leur char, plus précisément le cheval Likoud arrivé au pouvoir à la suite des malversations sociales et économiques des partis sociaux-démocrates. À supposer qu' Israël parvienne à un accord avec les Palestiniens, accord qui suppose un retrait de la plupart des territoires occupés, ce courant "juif" restera l'exemple le plus frappant de ce que signifie "être comme toutes les nations", dicton maintes fois réitéré par les pères du sionisme.

L'échec de ce judaïsme des partis politiques n'offre d'autre choix que la séparation nécessaire du religieux de l'étatique. Les modalités en sont encore inconnues. Je pense pour ma part que la force du texte biblique est à même de se mesurer avec ce défi. Il en a passé d'autres. Après 50 ans de souveraineté et des réussites remarquables comme la mise sur pied d'une armée efficace et profondément respectueuse du principe démocratique, l'intégration de 4-5 millions d'immigrants, la mise en place d'une économie dynamique au cœur des grands courants économiques mondiaux, la renaissance d'une langue vieille de 3000 ans (le roi David en visite n'aurait pas de difficultés à deviser avec le Premier ministre du pays) et des échecs cuisants comme l'incapacité à se faire accepter par les peuples de la région, les Israéliens peuvent assumer qu'ils ont réussi la révolution étatique du peuple juif.

Cependant, pour ma part, je vois un immense raté dans cette aventure à ce jour et cela concerne le peu de place que le texte biblique tient dans la vie de ce pays. Il y a une réticence à s'y mesurer et à s'y référer comme à la Bible. Les Israéliens passent à côté de la grandeur de cette œuvre alors que les immenses qualités littéraires du texte lui acquièrent un respect nouveau, bien plus prononcé hors d'Israël. Vous posez la question (page 81) "comment accorder une telle importance à un texte si rien de transcendant ne le fonde?". J'affirme à nouveau que dans le judaïsme, ce n'est pas la transcendance qui accorde une importance aux choses humaines mais ce sont les humains qui par leurs choix fondent la transcendance. Les juifs font de ce choix une "servitude" et par-là estiment remplir un "devoir d'homme". En toute probabilité, il y a eu au long de l'histoire des peuples aux intuitions monothéistes aussi profondes que celles que l'on trouve chez les juifs. Mais aucun peuple n'a produit un écrit aussi impressionnant que celui de la Bible. C'est là un texte littéraire dont seuls les plus grands s'approchent, Sophocle, Shakespeare, Baudelaire (?) et quelques autres. La Genèse, quelques pages des Nombres, Le Deutéronome, les livres de Samuel, les grands prophètes, Job, Ruth, Le Cantique des Cantiques, les Psaumes atteignent des sommets vertigineux de qualité et d'humanité. Ce sont aussi les seuls grands textes qui se sont permis de parler au nom de Dieu. Le texte biblique eut-il été médiocre, l'idée monothéiste n'eut pas fait son chemin dans les civilisations méditerranéennes. La puissance de ces textes est telle que 2500 ans après leur rédaction, un groupe humain, les juifs, a décidé de faire revivre la langue de David et d'Isaïe. Mais la Bible est plus qu'une langue. Comment séparer le religieux de l'étatique tout en assurant à la Bible une primauté de référence? Cela constitue peut-être un vœu pieu. Mais cela me paraît être le seul vecteur de dialogue entre Israël et la Diaspora, une fois la paix assurée. Sans ce dialogue, il y aurait rupture dans la continuité juive, qui porte en elle, à son insu peut-être, un discours de portée universelle.

Raphaël (Rapha) Bensoussan
Jérusalem