Voyage au bout du monde

par Nicholas Shakespeare, Telegraph Magazine (26 Octobre 1993)

Traduit de l'anglais par Benjamin Benchemoul

            Après quarante jours à dos de chameau depuis Tombouctou ou deux heures de route de Marrakech, vous traversez une crête d'arbres épineux et tout à coup, sur une langue de terre dans l'Atlantique, vous arrivez à l'un des endroits les plus romantiques au monde. Quelques secondes de plus et vous ressentez une claque humide de vent et de grains de sable. Si vous voyagez de nuit, vous savez par le vent et le sable que vous êtes arrivés à Essaouira. Il y a des endroits aux marges du monde qui vous tirent vers eux. Essaouira est l'un de ceux-ci.

Avant Mogador, c'était là le bout du monde, marquant les limites extrêmes de notre connaissance. Retournons à Mogador.

Aujourd'hui, ce n'est guère plus qu'un trou perdu sur la côte sud-ouest du Maroc mais, il n'y a pas si longtemps, sous un autre nom, c'était un avant-poste important. Jusqu'en 1956, lorsque le Maroc a obtenu son indépendance, il se nommait Mogador, la destination des caravanes arrivant en file indienne de l'arrière pays. Avant Mogador, c'était là le bout du monde, marquant les limites extrêmes de notre connaissance. Retournons à Mogador.

            Drake vint ici, Jimi Hendrix aussi. Disraeli est né ici, enfin c'est ce qu'on vous dira dans le souk. Ainsi qu'Othello. Et qu'à une époque vous ne pouviez porter que le chapeau melon typiquement britannique.

            Le vent vous y accueille. Les Mogadoriens l'appellent l'Alizé. Lorsque l'alizé souffle, vous ne pouvez pas lui échapper. Vers le Ve siècle avant JC, il a soufflé sur une malheureuse armée qui a disparu dans une tempête de sable quelque part, pendant le déjeuner. C'est à peu près ce qui est arrivé à Mogador.

            Approchant par une longue plage déserte, la première chose que vous voyez est un horizon de minarets blancs, surplombant une ligne de remparts rouges. Inhabituel pour une ville marocaine, les rues sont disposées symétriquement, depuis une place plantée de sept arbres jusqu'à un marché où il est encore possible d'acheter la belladone pour tuer l'amant qui veut fuir.

            Sinon, ce n'est pas une ville débordante d'activité. Les hommes sont des pêcheurs ou des artisans qui sculptent des boîtes complexes à partir des racines noueuses du thuya. Lorsque le vent s'éloigne, l'air s'emplit de l'odeur de la sciure de bois. Les boîtes en thuya, fermées par des verrous d'étain, sont la principale industrie de la ville. Cela et les sardines.

            Des gloires du passé, quand cette ville était le port de Tombouctou et le centre commercial le plus important du pays, il y a peu de traces. Il n'y a plus aucun signe de ceux qui ont dominé le commerce : les marchands juifs en gabardines sombres qui ont fait de Mogador un avant-poste britannique, il y a non pas des siècles, mais au cours d'une période encore dans les mémoires.

            Je suis venu à la recherche d'un Anglais enterré pour voir si une de nos traces demeure encore. Je veux vérifier si quelque chose pourrait être ressuscité du sable.

            Qui se sent poussé au bout du monde aura tendance à y trouver des Britanniques. Hors les murs est le Cimetière Consulaire, bourré de nos fonctionnaires morts en poste. Ils sont enterrés sur la falaise où ils peuvent écouter les vagues et les vols de mouettes aux becs marqués d'une tache rouge pour nourrir leurs petits.

            Beaucoup de tombes sont béantes, profanées, mais il est possible de lire quelques noms. George Nercutsos, anciennement de Bowden, Cheshire. William Grace. Cecil George Broome (Consul d'Angleterre au Maroc)… Lorsque l'écrivain Robert Cunninghame- Graham est arrivé à Mogador en 1897, «la moitié des habitants étaient Consuls de quelque état en semi-faillite». Il y avait même un consul de Patagonia : un trafiquant d'armes Austro-turc, Abdul Kerim Bey. Dépourvus de P dans leur alphabet, les Arabes pensaient que Batagonia était quelque part en Franguestan - et ça les contentait.

            Mais ces hommes transformèrent Mogador en une place commerciale aux liens plus étroits avec Manchester qu'avec Rabat. Ici, par exemple, repose R.N.L. Johnston, qui a écrit: «Un gentleman étranger voulait, ironiquement, savoir si Mogador appartenait au Sultan ou à la reine Victoria. La réponse, avec la main sur le coeur, était "Bjujhum ya senor " - aux deux à la fois, monsieur».

            Sur une pierre tombale déplorant la mort de deux jeunes filles, je relève un autre nom. Le soleil est si brillant que je dois mettre ma main en visière pour lire les mots. Mais ils sont là: «CHARLES ALFRED PAYTON».

            Archétype de la présence de la Grande- Bretagne à Mogador au cours de la fin du 19e siècle, Payton a servi ici comme consul pendant 16 ans, jusqu'à devenir Doyen du corps diplomatique. Un jour avant son départ de Londres, le chef du département le prit à part : «Laissez-moi vous donner un conseil, dit-il. Moins on entendra parler de vous, plus on vous appréciera.»

        Payton avait bondi sur sa nomination à Mogador avec autant d'empressement que «la truite mouchetée saute sur le leurre». Gros homme à la barbe blanche de Scarborough, il était, entre autres, un pêcheur passionné qui écrivait pour le Field sous le nom de plume "Sarcelle". «Qu'il ait été trop prolixe, une autre génération le dira» a été l'un des verdicts à ses colonnes. Il semble avoir passé le plus clair de son temps à Mogador à rechercher les appâts pour la brème à rayures et le terreau dans les dunes de sable.

            Faisant office de maître de poste britannique ainsi que vice-consul de Belgique, Norvège, Turquie et Palestine, il a passé ses plus belles années dans le "Bon vieux Mogador". Il se vantait d'être «le consul de la Grande Reine de là-bas», mais la communauté britannique ne comptant pas plus de 150 ressortissants, ses fonctions étaient si peu contraignantes qu'il avait pu, pour la plupart, les réduire à prononcer chaque jour dix minutes de sermon de l'évêque suffragant de Bedford. Une fois il avait emprisonné un lascar et à une autre occasion ordonné une jeune fille juive de «cesser de flirter». Sinon, il passait ses heures à pêcher et chasser, accompagné d'un grand dogue, César, et d'une gazelle, Pup, qui aimait le curry indien. Il n'a jamais cessé d'aimer Mogador, même après son retour à Scarborough.

Mogador est une ville, disait-il, pour un poète ou un peintre qui en rêvera désespérément.

            Malgré la mort de ses filles en bas âge, il lui attribuait un remarquable climat pour les bronches. «Est-on au ciel ou sur terre?» lui demandait, hors d'haleine, la fille du vicaire de Megavissey. Pour Charles Payton, le "patient piscator", sa question était rhétorique. «Je ne changerais pas ma place dans le vieux bateau, ma bonne canne et mon petit bonnet pour quelque autre trône, sceptre ou couronne de l'univers."

            De l'autre côté de la route est le cimetière juif, ma vraie destination. Sa grille est fermée, mais après un certain temps un vieux gardien m'admet. Le cimetière ressemble aux fondations d'une ville en ruine, chaque famille a sa rue. Un chien halète sur l'une des tombes. Le gardien ramasse le crâne d'un mouton et le jette par dessus le mur. Je tente de lire les noms, mais peu sont lisibles. Le vent les a léché, en ajoutant son propre araméen.

            «Une personne en particulier?» Je lui dis que je suis à la recherche de la famille Belisha. Il réfléchit. «Belisha?»

            Aujourd'hui presque oublié, Leslie Hore-Belisha jouissait d'une renommée épisodique dans les années trente. Il fut ministre de la Guerre en 1939 et avant cela ministre de l'Intérieur et ministre des Transports. Ses intimes se souviennent de son extravagance et de sa paresse incroyable. Immortalisé par les piétons anglais comme le créateur de la balise Belisha, Hore-Belisha intéresse cette histoire en raison de sa descendance d'un négociant de tabac entre Mogador et Manchester. Un de ses amis expatriés, David Herbert, m'avait raconté : «Un jour, je parlais à Leslie et il me dit "Êtes-vous jamais allé à Mogador?" Je dis: "Oui, souvent" et il m'a dit "Allez-y, trouvez notre cimetière familial, mais ne cherchez pas Hore-Belisha. Cherchez Horeb-Elisha».

            Mais le gardien secoue la tête : «Belisha?» répète-t-il. «Qu'est ce qu'il a fait?» Je tente en français de résumer ses réalisations. Derrière le mur retentit un klaxon coléreux. «Il a interdit le tapage nocturne», «Le nom pourrait être Horeb- Elisha». Ce nom ne l'inspire pas plus - et pourtant il est gardien ici depuis 40 ans. Il me conduit à l'une des rares tombes avec une inscription lisible. «Serait-ce Corcos?» demande-t-il. «Les Corcos avaient de la famille en Angleterre. Ça doit être Corcos.» et il cogne sur la stèle, content de lui.

            Je me mets en route vers le sud pour rencontrer Ernest Corcos, le dernier homme vivant qui se souvient du "Bon vieux Mogador". Il y est né il y a 90 ans, mais l'a quitté depuis longtemps. «Ça a été le principal port commercial du Maroc. Maintenant, il n'y a rien».

            «Ça ne mérite même pas d'y passer deux jours» dit madame Corcos, qui détestait l'endroit. Le père de Corcos était un hyperactif négociant-journaliste, fondateur du Club anglais de Mogador. Corcos dit, avec un léger zézaiement, «Ma grand-mère est anglaise.» «A été, a été, a été» intervient sa femme, caressant le chat. La famille était bien connue. Ils ont créé les deux écoles anglaises de Mogador, gérées par des tantes d'Ernest Corcos, et priaient dans leur propre synagogue. Le tabernacle de bois dans la synagogue de Maida Vale, réplique exacte du tabernacle Corcos, fut construit pour des Mogadoriens de Londres qui voulaient un souvenir de leur ville du bout du monde. Corcos me parle de Mogador au cours des vingt premières années de ce siècle. Il zézaie en anglais parce qu'il a été blessé six fois par les Allemands durant la campagne d'Italie. Curieusement, les balles n'ont pas affecté sa prononciation arabe, sauf quand il prononce des mots anglais qui ont été absorbés dans cette langue. Des mots comme "dzam'' pour la confiture et "kicks" pour gâteaux - et autres produits introduits par les Britanniques.

            Certains souvenirs d'enfance de Corcos : les énormes portes fermant à huit heures tous les soirs et la peur d'une invasion par le chef de tribu local. Une fois, les autorités avaient capturé un brigand : «Je me souviens avoir vu un homme dans une cage de fer portée par un âne. Je l'ai vu de mes propres yeux».

            Son père, Léon, était l'agent de Halford's - une firme de Manchester exportatrice de coton. Corcos voyait le coton de son père débarquant d'Angleterre en colis de 300 kilos. Il étaient transportés à la rame dans la mer houleuse par petites embarcations puis soulevés par quatre hommes sur une palette en bois. Le tissu était bleuet, tissé sur mesure pour les Sahraouis qui venaient par caravanes régulières de Tombouctou. Ces caravanes avaient dans le passé transporté des esclaves noirs et de l'or - réputé pousser librement dans le sol comme les carottes. Maintenant, elles rapportaient du désert des ballots de plumes d'autruche, gomme, amandes, peaux de chameaux pour fabriquer les chaussures. Il dit : «J'allais le matin voir l'arrivée des marchands. Ils venaient peut-être trois, quatre fois par an, après avoir parcouru 2.000 kilomètres. Les hommes étaient toujours en bleu, et ils avaient des visages bleus.» «Le visage bleu?» «Oui - la transpiration imprégnait leur peau de teinture.»

            L'Angleterre représentait 80 pour cent du commerce de la ville. Un navire accostait de Londres chaque quinzaine, le voyage durait cinq jours, avec à la barre un amateur de whisky à la trogne rouge nommé Capitaine Campbell. Léon Corcos avait même fondé une équipe de cricket pour jouer contre l'équipage de Campbell. Ils jouaient sur la plage et Léon cognait la balle sur le sable, «thwack», comme un Français.

            Outre le coton, le vapeur de la Forwood Line apportait le thé de Chine, les bonbons, la vaisselle en porcelaine de Stafford, l'argenterie de Sheffield et des milliers de chapeaux melon. «Tous les Juifs portaient le chapeau melon.» Corcos estime qu'il y en avait 9.000 et les cafés bruissaient des accents anglais.

            Je lis quelques articles de presse de son père, qui paraissaient dans une colonne pour la Gazette de Tanger intitulée «Carnet de voyage à Mogador». Une certaine grandiloquence gâche une grande partie de l'écriture. Mais quand Léon Corcos décrit les célébrations du Jubilé de la Reine Victoria en 1897, il est éblouissant : «Les Britanniques de Mogador ont lutté vaillamment pour ne pas être distancés par leurs compatriotes mieux localisés et ils y ont réussi noblement.» Dans un style animé, il décrit une ville émerveillée par les feux d'artifice, salves d'artillerie, concerts musicaux. Les concerts se tiennent dans la maison du consul et comportent le chant de Linger Longer Loo, Le soldat Tommy Atkins et La chère patrie. Les chansons se poursuivent jusqu'à 3 heures et demie du matin.

            Ensuite il y a un pique-nique du Jubilé pour 80 convives. Il a lieu sous les palmiers et le consul prononce un discours enflammé sur les victoires militaires britanniques. Le déjeuner se termine dans le désordre car un vent violent se lève. Ce n'est pas la seule fois où Léon Corcos mentionne le vent. C'est en quelque sorte inéluctable. Comme dans cet autre article : «Pendant toute la semaine dernière un vent du nord d'une force terrible a sévi à Mogador. Il a soufflé si violemment qu'il a effacé toutes mes autres nouvelles.»

            En fait, personne ne s'intéressait à Mogador. C'était la triste vérité. Et quand la fin est venue, franchement très peu l'ont remarquée sauf ceux qui, comme la famille Corcos, étaient déjà là pour l'accueillir.

            On peut dater la disparition de Mogador de l'invasion berbère de 1906. Ernest Corcos avait deux ans quand le Caïd Anflous fit irruption au galop à travers les portes. Le chef avait avec lui 200 cavaliers. Ils hurlaient «Weeh! Weeh!» - signalant une attaque contre un Chrétien ou un Juif - et brandissaient des fusils Winchester très probablement achetés au consul de Patagonia.

            «Ils ont terrorisé tous les Juifs riches, dit Corcos. Ils nous ont ordonné de quitter nos maisons et volé notre argent. Mais quand ils sont venus chez nous, mon père a résisté.» À 6h du matin quatre de ces Chleuhs armés cognèrent à la porte. Ils hurlaient à Léon Corcos de faire sortir sa famille. Il leur a répondu qu'il ne bougerait pas car sa «dignité ne lui permettait tout simplement pas pas de se soumettre à un ordre aussi cupide». Décontenancés par son indignation, les bandits ne savaient plus comment procéder. Ils ont demandé qu'on leur donne quelque chose. Un matelas? Une taie d'oreiller? N'importe quoi. «Je refuse catégoriquement

            Léon Corcos a tenu jusqu'à l'arrivée d'un croiseur français, mais depuis il se déplaçait avec des gardes armés. A partir de ce moment, sa colonne a un ton désespéré. «Mogador, le plus lointain port d'Europe est totalement abandonné!» La ville pittoresque était devenue une prison.

En 1912, la France a pris le dessus, la Grande-Bretagne a été remplacée en tant que principale puissance, et ce fut terminé.

En 1912, la France a pris le dessus, la Grande-Bretagne a été remplacée en tant que principale puissance, et ce fut terminé. On raconte que le maréchal Lyautey est arrivé un samedi lorsque la communauté juive était en prière. Il a jeté un seul regard sur les rues désertes et a décidé de développer le port de Casablanca plus au nord sur la côte. Le commerce a fui rapidement. Vers les années trente il y a eu une crise du coton et les Japonais ont dominé le marché du textile, imprimant sur leurs produits la mention "Made in Manchester". «Et je peux vous dire que ce n'était pas Manchester en Angleterre.» Suite à l'antisémitisme à l'époque de Vichy, les Juifs ont commencé quitter Mogador. Une grande vague est partie en 1948. Le reste a suivi en 1967. Un commerçant m'a dit: «Un jour, nous nous sommes réveillés et ils étaient partis.» «Maintenant c'est une ville oubliée» dit Corcos tristement.

            Sa femme caresse le chat «Pussy, tu as dit bonjour

            Je demande à Corcos s'il se souvient de la famille Belisha. «Les Belishas?» Oui, il connaissait la famille. «Ils étaient riches et portaient la redingote.» Il pense qu'ils vivaient dans l'ancien quartier juif, le mellah.

            Je reviens à Mogador par la porte près des cimetières. La foule est énorme, composée de femmes en haïks blancs et d'hommes en jellabahs de couleur sable. Le mouvement vous emporte vers le mellah. Quatre jeunes filles discutent des mérites de six têtes de mouton disposées sur une bâche bleue. Un homme se profile à une fenêtre, sa cigarette rougeoyant à la bouche. Une femme voilée traîne un ballot de menthe.

            Je cherche M. Cohen, un orfèvre juif qui prétend être l'un des derniers 12 juifs restés à Mogador. Douze de 9000.

            Il est occupé derrière son comptoir. Oui, il sait où les Belisha habitaient : «56 rue du Mellah». «Pouvez-vous m'y conduire?» Il est réticent. «S'il vous plaît.»

            Nous marchons rapidement à travers les rues étroites jusqu'à un grand bâtiment blanc avec une petite porte bleue. La porte est ouverte. Une tache d'humidité défigure la cage d'escalier.

            «Ces trois maisons ensemble, dit-il en étendant les bras, elles appartenaient à la famille Belisha.»

            Un homme sort de la boulangerie voisine. Qu'est-ce qui se passe? M. Cohen explique mon intérêt. Soudain fier, il se vante, «Monsieur Belisha était ministre de la Guerre en Angleterre.» Le boulanger ne semble pas très impressionné, et M. Cohen prend congé.

            Je scrute l'intérieur quand quelqu'un me frôle. L'homme porte une djellaba boueuse et est mal rasé. Il agite un doigt : «Seulement des musulmans ici». Mais une jeune fille, Fatima, attend qu'il disparaisse et me dit «Venez».

            Dans la cour à ciel ouvert il y a un fourneau, une couverture qui sèche et des chats orange maigres. Deux femmes voilées penchées à la fenêtre arrêtent brusquement leur bavardage. Fatima me conduit sur le toit. «Trente familles vivent dans ce bâtiment» dit-elle. Il y en avait beaucoup plus, mais la maison voisine a été évacuée. La mer a fissuré les murs, rongé la pierre tendre. Non, elle n'a pas entendu parler des anciens propriétaires du bâtiment.

            Je ne sais pas quand les Belisha ont abandonné le 56 rue de Mellah. Ils se sont dispersés à Buenos Aires, en Turquie, à Manchester. En Grande-Bretagne le nom a péri avec Hore-Belisha. On s'en souvient par les éclats orange d'une balise et l'introduction de zones de silence, interdisant le klaxon de 23h30 à 7h du matin.

            Depuis le toit Belisha, on a vue sur l'ensemble de Mogador. On aperçoit l'île où Drake a pris son déjeuner de Noël en 1577. A présent les mouettes y nichent, maculant les intrus de leurs excréments.

            On distingue les contours d'un atelier phénicien de teinture, d'où la pourpre était expédiée à Rome pour la teinture des toges impériales (lorsque le fils du souverain local avait visité Rome en robe empourprée du murex de Mogador, Caligula l'avait fait exécuter).

            On voit les robes qui claquent sec audessus du mellah, aujourd'hui un quartier chaud connu sous le nom de Chicago. La forme de ces haïks suggère les silhouettes diaphanes des prostituées du mellah.

            Les haïks à Mogador sont d'une taille plus large que partout ailleurs au Maroc et célèbres à juste titre pour leurs couleurs surprenantes. La nuit, le vent plaque les haïks sur les corps des femmes, de sorte que leurs formes sont révélées, d'un brun riche comme des visages cuits lentement dans l'huile d'argan.

            L'un des tous derniers Anglais de Mogador vit dans ce qui était autrefois un bordel célèbre : «Je l'ai acheté à Sadia, la madame, une petite femme dodue qui prétendait ressembler à Gina Lollobrigida. Son appartement était à l'étage supérieur. Seuls les plus riches y accédaient. 50 pêcheurs dormaient dans les chambres du bas serrés comme des sardines. Mais elle n'acceptait pas les marins, seuls les capitaines qui l'aimaient assez pour se ruiner. «Ceci» disait-elle, pointant entre ses jambes, «a causé de nombreux naufrages.»

            Je pense à Sadia cette nuit tandis que je marche vers le port, regardant les pêcheurs de sardines décharger leurs prises. Il fait sombre sur le quai et les mouettes volent dans les lumières des poids lourds. Elles sont les âmes des marins descendus à cette latitude.

D'un petit square en retrait du port, une effigie extraordinaire contemple les mouettes.

            Elle ne commémore ni un consul, ni un commerçant ou sultan, mais Orson Welles. La place Orson Welles célèbre plus ou moins la dernière fois que quelque chose est arrivée à Mogador.

            Après le départ des Juifs, la ville tomba dans l'oubli. Quelques artistes s'installèrent ici, attirés par la lumière, et quelques pas très bons écrivains. Puis, en juin 1949, Welles est venu filmer Othello. Il prévoyait un cauchemar. «Quand je suis arrivé à Mogador, j'ai appris par télégramme qu'ils [les producteurs italiens] avaient fait faillite… Soixante personnes! Pas de costumes, pas d'argent, pas de billets de retour, rien!» En fait, Welles a connu là «un des moments les plus heureux que j'ai vécu.» Toute la ville a assuré la figuration, chaque personne payée quotidiennement deux dirhams, une boîte de sardines, du Coca-Cola et du pain. Welles marchait sur les remparts avec la cape du Maure jaloux mais sans le faux nez qu'il avait perdu apparemment pendant le tournage. Mogador n'étant pas l'endroit où trouver facilement un nez de remplacement, il a alors continué avec le sien - ce qui fait qu'il apparaît dans le film parfois avec un gros nez, parfois non.

            Comme il n'y avait pas de costumes, tout devait être improvisé. Les ferblantiers locaux lui ont fabriqué des armures avec des boîtes de sardines aplaties, l'assassinat de Rodrigo s'est déroulé dans un hammam, les acteurs vêtus de serviettes de bain. Après, Welles déambulait en chemise de nuit dans les rues. «C'était divin! J'étais persuadé que j'allais mourir. Le vent soufflait tout le temps, ce qui me semblait associé à ma mort… Et j'étais absolument, sereinement préparé à ne jamais quitter Mogador.»

            Sculpté en bois local, le visage qu'il a laissé derrière lui ne ressemble ni à Welles ni à Othello. Il a la fausse barbe d'un père fondateur et repose sur des épaules étroites, comme si une partie vitale du corps a été balancée à la mer. La statue a été dévoilée l'an dernier par le Prince héritier qui a rebaptisé la place. Rebaptiser est habituel ici : quatre ans après que l'Othello de Welles a remporté le Grand Prix à Cannes, Mogador a changé son nom en Essaouira.

            Personne ne sait avec certitude ce que signifie Essaouira. Suivant l'interlocuteur, ce sera la rose marine, la place forte, une image, une photo, ou alors "bien dessinée", selon les mots prononcés par le sultan en 1764 lorsqu'on lui a montré les plans rectilignes de son architecte français Théodore Cornut. En tant qu'Essaouira, Mogador n'a pas beaucoup brillé. Il y a eu un intermède à la fin des années soixante où le village voisin de Diabet, le long de la plage, est devenu une station hippie très populaire. Dans les dunes où le Consul Payton s'accroupissait en attente d'un Courlis corlieu, Jimi Hendrix (en liberté sous caution d'une inculpation d'usage d'héroïne à Toronto) s'asseyait les jambes croisées avec Margaret Trudeau (échappée à Pierre) et Cat Stevens. Vers les années soixante-dix les fumeurs de kif sont repartis. Aujourd'hui la plage veillée par Welles attire les windsurfers français.

            Je marche depuis la place Orson Welles dans les rues rectilignes. Il pleut. Je me réfugie chez un orfèvre qui me dit «Vous savez que Disraeli est né ici?» «C'est faux». «Son père, alors.»

            Je lui dis que ceci est également un bobard. Les Disraeli sont originaires de Venise. Mais en l'absence de preuves consistantes, chacun est libre de croire ce qu'il veut à Mogador. Poliment, il m'écoute déplorer l'absence de documents, de photographies, voire même de cartes postales. Je me plains que le seul monument du passé soit un bas-relief en bois d'un cinéaste américain obèse.

            Mais c'est dans de tels endroits improbables, réfugié de la pluie dans l'étal d'un orfèvre, qu'on rencontre Madame la Chance ! L'orfèvre me demande: «Voulezvous rencontrer quelqu'un qui possède l'uniforme d'un consul britannique?»

            C'est ainsi que j'ai rencontré Brahim Mountir. Un berbère mince avec des yeux bruns attentifs, vêtu d'une épaisse djellaba bleue qui m'attend au Café de France. Il confirme l'histoire invraisemblable de l'orfèvre. Il conserve l'uniforme dans une ferme à 20 km d'ici. «C'est de l'or dit-il avec respect, et il y a des boutons de rechange.» Il dispose d'une quantité d'autres biens du consul. «Oh, j'en ai des milliers, des milliers», ajoute-t-il en se frappant le front.

            Nous allons à la ferme de Mountir. Les arganiers sont noirs avec des pyramides de chèvres qui en grignotent les cosses. Ces arbres ne poussent nulle part ailleurs au monde, seulement dans un court rayon autour de Mogador. Un convoi de chameaux avance le long d'une piste. Mountir est furieux parce que 18.000 chameaux sont arrivés par camion du Sahara et ils dévorent les cultures.

            Nous nous arrêtons devant une maison basse blanche accotée à une colline. Il me demande d'attendre le temps qu'il prépare les objets. Je m'assieds sur une murette en regardant les arbres courbés par le vent, le paysage ocre. Tandis que Mountir s'active, je pense au "commerce muet" mentionné par Hérodote. De traces de feu découvertes dans ces régions, on pense que Mogador était le lieu de transaction connue sous le nom de "troc silencieux" : les marins carthaginois laissaient leur bimbeloterie sur le sable, se repliaient sur la mer et, au coucher du soleil, trouvaient un tas d'or à la place. Je me demande ce que Mountir me réserve.

            Un coup de sifflet, Mountir est prêt. J'entre dans une petite cour soignée, ombragée par un arbre solitaire - et là… c'est lui : suspendu à un clou, l'uniforme officiel d'un consul Anglais des années 1890.

            «Le consul George Broome!» s'exclame Mountir, déballant quatre boutons dorés d'un morceau de papier journal. Il a acheté l'uniforme aux enchères d'une famille juive quand ils avaient vendu l'ancien consulat de la rue Eugène Etienne. Il a également acheté le coffre en étain bleu ciel de Broome, sa valise en peau de boa et le contenu de plusieurs boîtes en carton.

            La femme de Mountir apporte un pot de thé à la menthe et nous nous mettons à fouiller dans les boîtes. Les reliques sont poignantes. Elles appartiennent au successeur de Sir Charles Payton, mais comprennent certains des propres biens de Payton - comme une gravure de Scarborough et son recueil des fameux sermons de dix minutes. Dans une petite boîte, je trouve la médaille de Compagnon de l'Empire Britannique de Broome et son acte de mariage à Bolton. Dans une autre, des livres reliés de cuir : "Le Lévrier, ses maladies et leur traitement" ; "Le déclin et la chute de l'Empire romain" de Gibbon ; "Papillons nocturnes d'Angleterre", avec des gravures de Lizar, 1836.

            «Vous connaissez Lizar? Il est "bien connu"», dit Mountir, qui est lui-même un artiste. Il avoue être influencé dans son art par "Le Tacheté et La Buveuse" de Lizar.

            Ensemble, nous vidons une boîte de lettres : de la société de Broome à Manchester, au sujet d'un lot d'amandes et de gomme arabique ; de la belle-soeur de Broome au sujet de son nouveau dentier. «Je suis satisfaite que les dents d'emprunt ne soient confortables que si vous en avez un ensemble complet.» Une autre boîte est pleine de cartes postales et photographies : un marché aux esclaves ; le consul Payton habillé pour l'action, avec une cane à pêche ; le consul Broome et son fils aux yeux noisette, lui aussi consul à Mogador ; la reddition du caïd Anflous à un colonel français.

            Je montre la valise en peau de boa, aux coins éraflés comme un coffre. «Qu'y a-t-il là dedans?» «La musique» sourit Mountir.

            Il ouvre la valise et en retire quelques grandes pages. Les feuilles sont couvertes de notes avec reliure en fourrure de renard. Un moment passe avant que je me rende compte que c'est la musique chantée si vigoureusement au jubilé de la Reine Victoria : La Valse des Diables, Linger Longer Loo, Her Bright Smile Haunts Me Still.

            De retour à Mogador, je grimpe aux remparts portugais. C'est mon dernier après-midi et je veux voir encore la fin du monde. Je m'insère entre les créneaux et tourne mon visage au vent. Lorsque vous suivez la trajectoire des canons de bronze, leurs immenses museaux verts visant le sud, vous vous abandonnez au vertige. Vous pensez : «C'est ça qu'on devait éprouver.»

            De ces remparts vous pouvez voir les rochers qui ont causé tant de naufrages, façonnés par le vent et sculptés dans des formes incroyables. Au-delà de ces roches fut la mer verte des Ténèbres. Selon Pietro D'Abano dans un livre publié en 1342, c'était un océan bouillonnant où des montagnes magnétiques arrachaient les rivets des navires. Ces montagnes avaient aussi le pouvoir de rendre insensible au rire toute personne qui les regardait. Parmi les superstitions solennellement catalogués par l'auteur du Conciliator Differentiarum, il y avait la croyance que les marins qui dérivaient vers le rivage faisaient naufrage en riant. Le rire cet après-midi est dans le cri hystérique des mouettes virevoltant autour des chalutiers. On peut entrevoir la côte cachée par leur vol. Elle commence aux murailles de la ville et s'incurve au loin dans un escarpement cahoteux de dunes de sable. De ce rivage on ne savait rien et tout y est possible. Depuis des siècles.